Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NYON/Le Château montre les marqueteries d'Alison Elizabeth Taylor

On connaissait bien sûr l'actrice, morte en 2011 à 79 ans. Les gens plus cultivés n'ignorent pas l'existence d'une autre Elizabeth Taylor, écrivain, qui vécut de 1912 à 1975. Ils ignorent cependant tout d'Alison Elizabeth Taylor, que le château de Nyon expose depuis quelque temps. Une personne bien plus jeune. Cette Américaine bon teint, au fort accent d'outre-Atlantique, est née en 1972 dans l'Alabama. 

Que fait-elle? De la marqueterie. Oui, vous avez bien lu. Alison Elizabeth découpe des bois, sélectionnés pour leurs lignes et leurs couleurs, afin de créer des tableaux. Des œuvres éminemment figuratives, représentant souvent des marginaux. «Elle a eu la révélation au Metropolitan Museum de New York de cet art sans lien avec la tradition américaine», explique Vincent Lieber, directeur de l'institution vaudoise. Il s'agit en effet là d'un genre européen, qui a passé avec le temps des arts majeurs aux arts décoratifs. «Le choc d'Alison a été de découvrir le décor mural d'un studiolo complet de la Renaissance italienne, remonté aux Etats-Unis.»

Thèmes sociaux 

Il s'agit bien avec elle d'un mode que l'on pourrait qualifier de pictural. Alison choisit un thème. «Je pars souvent de ce que je vois autour de moi, que ce soit à Las Vegas, où j'ai vécu, ou maintenant à Brooklyn.» Sur ces panneaux, le visiteur du château peut ainsi découvrir un homme hagard, observé se promenant couvert par un linge sur «Bombay Beach». «Le long de cette plage se trouvent des maisons abandonnées, qui se dégradent. Elles ont été saisies par les banques, au moment de la crise des subprimes en 2008. Leurs anciens habitants, devenus SDF, se promènent autour sans plus avoir le droit d'y pénétrer.»  

D'autres thèmes sociaux mettent en scène ce que l'on appelle aux Etats-Unis des «white trash». Chômeurs. Déclassés. Clochards. Mais pas uniquement. Dans les fresques qu'Alison construit avec ses bois («j'en possède maintenant une énorme collection»), le public retrouvera aussi des chasseurs. Un cuisinier avec son aide. Des ouvriers démantelant une maison, afin d'en récupérer ce qui est en cuivre. Il n'empêche que l'insanité semble souvent rôder. «Folie à deux» montre ainsi des mains fouillant fiévreusement le sol, à la recherche d'on ne sait quel trésor.

Une part de mystère 

Il y a du mystère dans ces œuvres, qu'Alison rehausse depuis peu de couleurs (j'avoue que j'aime moins l'idée). Le spectateur ignore ce qui se passe vraiment. Pourquoi y a-t-il ainsi, dans «Slab City», où nous sommes à nouveau sur une plage, des mains sortant de l'eau, alors que deux hommes se déshabillent sur la rive? Noyade? Scène de sauvetage? Autre chose encore? Dans un autre genre, voulu elliptique, «The Good War» montre un adolescent sa console à la main, sous des photos illustrant des conflits devenus anciens. Sa guerre restera-t-elle un jeu, ou se prépare-t-il à diriger avec des drones les batailles du futur? 

Des pièces plus récentes d'Alison Elizabeth Taylor font figure de trompe-l’œil. L'une, posée sur le sol, donne l'image d'un plancher recouvert par plusieurs couleurs successives de linoléum, usé et troué. Une autre réalisation créée une illusion de planche bien noueuse au moyens d'essences marquetées. Des bois choisis pour représenter du bois. Un comble de sophistication. «Il ne faut pas oublier», explique Vincent Lieber, que ces œuvres, longues et coûteuses à réaliser, s'adressent à un public de riches amateurs.» Elles jouent le rôle moderne de ces tableaux représentant des mendiants, jadis accrochés dans les palais italiens ou espagnols. La récente exposition «Les bas-fonds de Rome», au Petit Palais de Paris, replaçait un certain nombre de bambochades (1) dans un somptueux décor baroque pour expliquer ce phénomène de fascination des riches pour les pauvres (2).

Meubles anciens en contrepoints

L'actuelle présentation nyonnaise ne propose pas qu'Alison Elizabeth Taylor. Le conservateur du château a placé ses créations face à des objets marquetés des XVIIe et XVIIIe siècles, appartenant à ses collections propres ou empruntées au restaurateur d'art Robert Brossy de Rolle. Il y a notamment là un beau coffret des années 1680 et un cabinet de la même époque, provenant sans doute d'un atelier grenoblois. Il se crée ainsi des oppositions et des filiations. Le luxe des techniques demeure, même si les aimables empilements floraux ont fait place à des motifs plus grinçants. 

Inutile de préciser que, comme toujours à Nyon, la mise en scène et l'éclairage font beaucoup (avec le charme du lieu, of course) pour la réussite de cette présentation estivale. La manière de montrer une exposition est aussi importante que les choses présentées au public. Trop peu gens, hélas, l'ont encore compris.

(1) Une bambochade est un tableau italien du XVIIe siècle représentant des scènes de la vie quotidienne, généralement triviales.

(2) Il existe aussi bien sûr surtout la fascination des pauvres pour les riches...

Pratique

«Alison Elizabeth Taylor, Savage Root», château de Nyon, Musée historique et des porcelaines, place du Château, jusqu'au 25 octobre. Tél. 022 363 83 51, site www.chateaudenyon.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Photo (DR): "Paradise Gates", 2009.

Prochaine chronique le mardi 14 juillet. Petit tout du côté du Mamco genevois, qui propose ses accrochages d'été.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."