Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NOMINATION / Jacques Berchtold à la Bodmer

Nous y sommes! On ne pourra pas dire que la décision ait été prise à la légère. C'est le Genevois Jacques Berchtold qui dirigera la Fondation Bodmer. Ce spécialiste du XVIIIe siècle français a pu s'en donner à cœur joie l'an dernier sur Rousseau. L'homme enseigne à la Sorbonne. Voilà qui constitue une garantie de sérieux. L'annonce, que dis-je l'annonciation, devrait être faite au moment où le musée privé de Cologny vernit une exposition Wagner ouvrant ses portes au public le 5 octobre. Un événement wagnérien de plus...

Il y a plusieurs années maintenant que la Fondation s'agite, un peu comme les crabes le font dans un panier. Il y a d'abord eu des bruits, de plus en plus fâcheux et insistants, sur les «folles dépenses» du directeur Charles Méla, ancien professeur de littérature médiévale dans notre Alma Mater. On sait que l'homme, beau parleur et brillant chercheurs de fonds, avait transformé il y a juste dix ans une bibliothèque un peu vieillotte (c'est à dire extrêmement démodée) en musée de pointe dessiné par Mario Botta. Il y organisait depuis des expositions de super-luxe nécessitant presque des caddies pour en porter les épais catalogues. Il aurait pour ce faire vendu des manuscrits essentiels...

Deux clans opposés

Le Conseil de la Fondation s'entre-déchirait joyeusement. Les partisans du musée se heurtaient à ceux d'un retour en arrière. De toutes manières, Charles Méla, bien que fort bien conservé et jeune père de famille, approchait de la septantaine. On s'est donc mis à vouloir lui trouver un successeur, en lui montrant bien la porte de sortie. Le premier papable fut Nicolas Ducimetière, longtemps collaborateur scientifique de Jean-Paul Barbier-Mueller. Un parfait connaisseur du XVIe siècle, doublé d'un homme charmant, drôle et modeste. Seulement voilà... Il n'avait pas terminé sa thèse et on sait à quel point les institutions, surtout para-universitaires (car il existe du para-universitaire comme il y a du para-médical), sont friande de titres ronflants. Et cela même si on demande ensuite aux élus de faire beaucoup d'administration et encore davantage de «fund raising».

Encore jeune, Nicolas Ducimetière n'est pas le perdant de l'affaire. Il en sort avec un poste de vice-directeur qui lui laisse sans doute les mains plus libres. Mais il fallait une tête! On s'est beaucoup interrogé, avant de finalement pencher vers Berchtold, tout aussi Genevois que Ducimetière. «Il fut l'un de mes plus brillants élèves», explique Charles Méla, qui complimente ainsi le lauréat, sans s'oublier au passage. Très agréable d'abord, l'homme n'a pas d'âge indiqué sur son curuculum vitae. Méla dit 57. Il reste plus difficile encore d'apprendre celui d'un professeur que d'une jolie femme. Je le situerais effectivement en fin de cinquantaine. Il a donc une dizaine d'années devant lui.

Omerta et embargo

L'affaire était plus ou moins conclue depuis le mois d'août. La première fois qu'un proche de la Fondation m'en avait parlé, je me serais cru placé devant des devinettes pour jeu télévisé. C'était un homme. Genevois. Dix-huitiémiste. Ayant fait sa carrière à Paris. J'ai tout de même fini par trouver. Quelques jours plus tard se déroulait l'entretien avec Charles Méla (que j'aime par ailleurs beaucoup), dont vous allez trouver le reflet ci-dessous.

Un petit problème cependant. A l'omerta initiale avait succédé l'embargo. Interdit de dire quoi que ce soit avant le 4 septembre. Le 3, contre-ordre. Silence absolu jusqu'au 19 septembre. Il y avait doute. Un proche du musée insinuait ainsi que le choix final du comité pourrait porter sur une autre personne. Un nom se voyait brandi. Il s'agissait de celui du Neuchâtelois Pascal Griener, lui aussi en fin de cinquantaine. Le suspense eut été intolérable si l'affaire avait vraiment intéressé l'extérieur, ce qui n'est bien sûr pas le cas. Il se voit maintenant levé. Terminons donc par un bon mot en forme de pirouette. Comme l'insinuait un autre proche de la Fondation, «il semble bien plus facile de trouver un pape à Rome qu'un président de Fondation dans un musée privé de Cologny.» Photo (TSR). Jacques Berchtold en compagnie de Rousseau.

Charles Méla: "J'approuve pleinement le choix de mon successeur"

Charles Méla, est-il vrai que vous preniez trop de place à la Fondation Bodmer?
En temps que Marseillais, je suis porté à l’enthousiasme. Je m'identifie facilement à la cause que je défends. Je ne cherche pas pour autant à tromper les gens. Je pense vraiment que telle ou telle chose serait bonne pour l'institution dont je fais partie. Je comprends cependant qu'il puisse y avoir des oppositions. Et je ne suis pas rancunier.

Etes-vous aussi dépensier qu'on le dit?
C'est une légende dont je porte en partie la responsabilité. A la Faculté de Lettres, mon département restait l'un des mieux gérés. A la Bodmer, on ne pouvait pas laisser les choses continuer de glisser. Il nous fallait des subventions. Pour les obtenir, nous avions besoin de prouver l'existence d'un public. Or nous n'avions que 2000 visiteurs par an. La bibliothèque devait se transformer en musée, régulièrement ouvert. C'est ainsi qu'est né le bâtiment de Mario Botta, pour la construction duquel nous avons procédé à diverses ventes, dont celle d'un dessin important de Michel-Ange. Ce nouveau musée supposait ensuite une politique d'expositions temporaires prestigieuses.

Vous avez donc continué à vendre...
Martin Bodmer lui-même modifiait la composition de sa collection. Son but n'était pas de former d'énormes séries, mais de garder les meilleurs spécimens. Après l’ouverture du musée, en 2003, notre cagnotte était épuisée. Il fallait la reconstituer. C'est ainsi que nous avons été amenés à céder à céder des papyrus de l'Evangile de Jean. On nous a beaucoup critiqués pour ça, mais Bodmer lui-même avait en son temps parlé d'une tentative d'échange concernant ces écrits. Il voulait les troquer au Vatican contre un Virgile.

L'érosion a donc continué.
Elle ne provient pas uniquement de nous et n'est pas forcément due à notre volonté. Il ne faut pas oublier que nombre de pièces, et parmi les plus importantes, appartiennent aux héritiers de notre fondateur. Le temps passant et les générations se succédant, ceux-ci peuvent se voir tentés par une mise aux enchères. Je constate aujourd'hui une flambée des prix dans le domaine des manuscrits. Elle est due à une spéculation un peu folle dans ce domaine.

Vous avez aussi, point jugé positif, opéré des acquisitions.
Les épreuves corrigées par Proust, que je vais publier. La «Prose du Transsibérien» de Cendrars. Les lettres de Rilke à Baladine, mère du futur Balthus. Un pastel de Liotard, dans la mesure où il nous faut des images. Des textes originaux de Borgès, si lié à Genève. Oui, nous avons beaucoup acheté, modifiant un peu la structure des collections.

On dit que vous touchez un salaire fabuleux à la Bodmer.
Ma retraite universitaire n'est pas complète. Je n'ai pas enseigné à Genève assez d'années pour ça. Le Conseil a décidé de me payer à un tarif qui a été diminué de 50.000 francs en 2008. Pour 70 heures de travail par semaine, je trouve cela normal. En plus, par mes recherches de fonds, je rapporte 1,5 million par ans à la Fondation...

Comment voyez-vous la situation actuelle?
Positivement. Les gens se sont un peu méfiés de moi. Ils ne voulaient pas qu'un second Méla me succède. Le choix aurait pu porter sur un simple gestionnaire. Le Département de l'Instruction publique, qui nous subventionne, a imposé un concours. La chose a permis à Jacques Berchtold de faire acte de candidature. J'approuve des deux mains sa désignation. Il s'agit vraiment d'une grosse pointure, dans la tradition de la fameuse «école de Genève» initiée par Jean Rousset ou Jean Starobinski. Il enseigne à la Sorbonne. A 57 ans, il a beaucoup publié.

Et vous, qu'allez-vous faire maintenant?
J'ai deux projets. Le premier porte sur la mise en ligne des grands textes littéraires. Un cours ouvert à tous. L'autre est la mise sur pied, à la Bodmeriana, d'une exposition prévue au printemps 2014. Elle s'intitulera «Alexandrie, la divine». Il y aura aussi bien là des manuscrits venus de Florence que des œuvres ptolémaïques de la collection.

Prochaine chronique le jeudi 3 octobre. Jean-Luc Martinez, nouveau du directeur du Louvre parle. Et ce  qu'il dit est raisonnable.

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