Colin Xavier

JOURNALISTE

Xavier Colin est journaliste, chercheur associé au GCSP, le centre de politique de sécurité de Genève, fondateur de GEOPOLITIS et ambassadeur de Terre des hommes.

Nom de Dieu!

C’est lancé comme une interjection, proféré comme un juron, voire poussé comme un cri de colère ou de surprise. Mais cela ne constitue en rien un blasphème. Quoique…

Une actualité toute récente nous démontre que, de par le monde, les lois antiblasphème se multiplient. Evoquer ainsi le «nom de Dieu» serait assimilé à une prise de position, voire à un outrage, de nature à entrer en voie de condamnation.

Au terme d’un texte très controversé, au Pakistan, le fait de porter atteinte au prophète Mahomet est désormais passible de la peine de mort. Pour délit de blasphème, 14 citoyens pakistanais sont actuellement détenus dans les couloirs de la mort, tandis que 19 autres purgent une peine de prison à vie!

Et le mouvement prend de l’ampleur: voilà que l’Egypte s’y joint avec acharnement depuis la destitution du président Moubarak: 63  personnes sont actuellement sous le coup d’une poursuite pour «affaire de blasphème».

La Russie, elle aussi, vient d’imposer une loi sur le blasphème, à la suite de la manifestation du groupe punk des Pussy Riot contre le président Poutine dans une église de Moscou.

Quant à l’OCI, l’Organisation de la Conférence Islamique, elle redouble d’efforts, y compris dans l’enceinte de la Commission des droits de l’homme à Genève, tentant jusqu’à l’absurde de faire adopter des textes dont l’intitulé s’avère particulièrement trompeur: que penser (de mal), en effet, d’une résolution ainsi libellée: «Lutte contre l’islamophobie et l’élimination de la haine et des préjugés à l’égard de l’islam.»

Un tel texte mériterait d’être signé les yeux fermés! Mais la prudence s’impose: dans les faits, il s’agit d’entériner une condamnation automatique, instantanée et conséquente pour toute personne émettant la moindre critique à l’endroit de tout ce qui touche à la religion ainsi désignée: le prophète, les imams, le croyant, son apparence, sa pratique religieuse, etc.

Et Charlie Hebdo? Eh bien, oui, vous avez encore en tête l’affaire des caricatures de Mahomet. Un ensemble de dessins de presse pour le moins discourtois à l’égard du prophète, tout esprit sensé en conviendra. Pour autant, convenait-il d’assimiler cette œuvre «artistique» à un acte de blasphème?

Devenait-il nécessaire de placer cet ensemble de caricatures sous la haute protection du double principe de la liberté d’expression et de la liberté de la presse? Question centrale, car le projet déposé par l’OCI réclamait, respectons la citation exacte, «des condamnations de tous les actes blasphématoires à l’encontre des principes, symboles, valeurs sacrées et personnages islamiques, notamment la publication des caricatures injurieuses du prophète ainsi que la reprise par d’autres médias de ces caricatures, sous le prétexte de la liberté d’opinion et d’expression». 

Voltaire avait raison

De quoi frémir! Car c’est, immuablement, le «respect dû aux religions» qui est invoqué, pour justifier menaces et condamnations. Dieu merci! Voltaire avait déjà tranché la question et vient aujourd’hui encore à notre secours: «aucune idée ne peut exiger le respect, aucun groupe ne peut exiger le respect de ses convictions. Seules les personnes méritent le respect.»

En somme, la liberté d’expression ne saurait être limitée par la liberté de croyance, et la seule limite en ce domaine serait le respect de l’ordre public. Qu’on se le dise, y compris dans les milieux proches de l’OCI à Genève: c’est le citoyen que l’on doit s’efforcer de protéger. Pas sa croyance.

Il est juste de rappeler ici le souvenir du grand écrivain français Maurice Clavel. Il avait compris que la notion de blasphème étant purement religieuse, une société laïque ne pouvait reconnaître une quelconque «sacralité» à quelque espace de pensée que ce soit.

C’est ainsi, que, fort agacé par ce débat qui n’avait pas lieu d’être sur la notion de blasphème, il avait lancé cette apostrophe en forme de point final: «Dieu est Dieu, nom de Dieu!»

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."