Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NÎMES/Le Musée de la Romanité a ouvert. Et c'est une réussite

Crédits: Ville de Nîmes

J'ai connu les vieilles maisons décaties, puis le trou et enfin le chantier. Nîmes construisait son Musée de la Romanité, en face des Arènes. Un audacieux bâtiment signé par Elizabeth de Portzamparc. Madame de. Il s'agit bien de l'épouse de l'«archistar» Christian de Portzamparc, dont elle partage le cabinet. La dame a remporté le concours d'architecture, lancé en 2011. Il y avait alors eu 103 candidats. Il s'agissait de concevoir pour 60 millions d'euros (on demeure loin ici des prix suisses!) un édifice spectaculaire et son aménagement intérieur. Le lauréat devait même prévoir des éléments de mobilier. L'idée était d'éviter le caractère hétéroclite de certaines réalisations. L'actuel dossier de presse décrit la chose avec tout le verbiage voulu. «Elizabeth de Portzamparc conçoit ses bâtiments comme des symboles architecturaux porteurs de valeurs, des repères urbains forts qui structurent et habitent avec justesse les lieux où ils s'installent.» Je vous interdis de rire. C'est Nîmes qui parle. 

Et qu'est-ce que cela donne, au juste? Un édifice carré, face à l'ovale des Arènes. Dans l'effort considérable accomplit par Nîmes Agglo afin der se voir inscrite au Patrimoine de l'Unesco, ces dernières ont été nettoyées comme par un dentiste californien. C'est du beau blanc. Un blanc qui s'accorde avec les innombrables plaques de verre ivoire rythmant la façade ondulée de la Romanité. Il y a juste quelques ouvertures aux formes serpentines. Plus bien sûr une porte d'entrée (un peu petite, la porte!), la terrasse de la cafétéria et un passage débouchant sur un jardin à l'arrière. Cet arrière révèle par ailleurs un bâtiment secondaire, destiné à l'administration de l'institution. Une aile d'une grande banalité. Il s'agissait tout de même de privilégier les œuvres et les visiteurs. Il y a aussi un toit paysager, invisible d'en bas. C'est là que se trouve le restaurant, le vrai, dirigé par un chef doublement étoilé, Franck Putelat de Carcassonne. Je reste toujours étonné de voir les nouveaux musées, qui affichent par ailleurs tant d'ambitions démocratiques, s'adresser aux «happy few» dès qu'il s'agit de bouffe. L'exception française sans doute.

Une conception différente d'Arles 

Pourquoi un Musée de la Romanité alors qu'Arles possède déjà à quelques dizaines de kilomètres un magnifique Musée archéologique? Parce qu'il s'agit d'un autre département et même d'un autre Région. Et puis il y a le mirage Unesco! «Je vois en fait les institutions comme complémentaires», me dit la directrice Dominique Darde. Une dame sympathique et directe, qui ne vous prend pas de haut. Effectivement! Non seulement le propos se révèle différent, «mais il y a ce que j'appellerais le passage du temps. Arles date d'il y a une vingtaine d'années. Sa conception répondait à l'approche qu'on avait de l'archéologie à la fin du XXe siècle. Aujourd'hui, la vision a changé, sans rendre caduque celle d'Arles.» J'ajouterai que le patrimoine conservé apparaît aussi d'une autre nature. Il n'y a pas de chefs-d’œuvre à Nîmes, alors que la cité rhodanienne conserve des bronzes spectaculaires ainsi qu'une admirable série de sarcophages datant du IVe siècle, dont certains proviennent des Alyscamps.

Que voit-on alors au Musée de la Romanité? Beaucoup de traces historiques et d'objets du quotidien. Le parcours sur quatre niveaux (dont le déroulé ne me semble pas toujours très clair, je me suis trompé deux fois) commence à l'Age du Fer autour du VIIe siècle avant J.-C. Il n'y a pas ici de vestiges vraiment très anciens. Il s'agit néanmoins de préhistoire. Les Celtes et les premiers Gaulois se méfiaient de l'écriture «morte pour eux, alors que la parole est vivante.» Ils ont néanmoins fini par adopter l'alphabet grec, sous l'impulsion des colons avec lesquels ils commerçaient. Le plus spectaculaire se révèle ici la reconstitution de la maison de Gailhan, fouillée de 1978 à 1981. Cette dernière s'est brutalement effondrée, «fossilisant» son contenu. Le visiteur peut ensuite passer à la domination romaine. Nîmes fait alors partie de l'énorme province de Narbonnaise, dont la pointe nord est Genève. Il s'agit tout de même de parler de romanité.

Espaces intimes 

Il y a là peu de sculptures, même si tout un film (particulièrement bien fait) montre l'exhumation, puis le remontage d'un Neptune ayant fait partie d'une fontaine (2). Le public voit des fragments architecturaux, des verres (une superbe vitrine un peu féerique), des mosaïques (3), des fragments de fresques, des monnaies ou des céramiques garnissant les vitrines. Tout est fait pour rendre l'accès aux œuvres faciles au grand public. Des loupes permettent ainsi de grossir les minuscules pièces frappées aux effigies des différents empereurs. Le dossier de presse parle ici de «zoom civilisationnel». Il s'agit en fait de fournir des éléments de référence, alors qu'il y a par ailleurs beaucoup de pièces présentées. «Sur les 25 000 que nous conservons, nous arrivons à en montrer 5000», précise Dominique Darde. 

Agréable parce que les grandes salles ont été délaissées au profit d'espaces plus intimes, sans trop de gadgets numériques, l'itinéraire ne s'arrête pas avec la lente chute de l'empire romain. Une place est laissée au Moyen Age, avec notamment de beaux chapiteaux romans. Les Arènes avaient alors été transformées en forteresse, comme celles d'Arles, ce qui a assuré leur survie. Celles qui n'ont pas été réutilisées, comme celles de Béziers, ont fini en carrières. Il y a aussi un peu de gothique, le XIIIe siècle ayant encore été florissant à Nîmes. Les XVe et XVIe siècles furent en revanche troublés. Tout se termine en bonne logique par «le legs romain». Il s'agit d'évoquer les premiers archéologues, qu'on appelait à l'époque des antiquaires, et les collectionneurs. Le plus spectaculaire se révèle ici un ensemble de maquettes en liège de monuments réalisées par Auguste Pélet au XIXe siècle (4). Il y a bien sûr là le temple de Diane ou la Maison Carrée de Nîmes. Ce sont des objets à la fois scientifique et poétiques.

Succès public 

Le résultat se révèle dans l'ensemble très réussi. «On peut bien sûr faire quelques critiques», observe Dominique Darde. «J'en ai d'ailleurs reçu plusieurs que j'ai en fait trouvé très positives.» Le public suit depuis l'ouverture le 2 juin. Vu les files d'attente aux caisses, je ne saurais trop vous conseiller la tranche horaire 13 heures-15 heures. Il n'y a pas que de la curiosité. Le bouche à oreille fait beaucoup. La visite peut précéder, ou compléter, celle d'une ville qui a su remonter la pente en trente ans. Il y a eu l'urbanisme (un Cours Jaurès repensé par Jean-Michel Wilmotte en 2013 avec des arbres, des kiosques et une petite rivière) et la part contemporaine (je pense notamment au Carré d'Art construit par Norman Foster). Aujourd'hui, c'est l'archéologie. Nîmes entend devenir le nouvel Arles. Un vivier culturel. Manque juste l'Unesco, aujourd'hui dirigé par une Française, Audrey Azoulay. Unesco est un mot qui parle aux gens même si, à mon avis, l'institution n'est de loin plus ce qu'elle était... Cela dit, Nîmes devra encore attendre. Sa candidature n'a pas été formellement rejetée, mais "différée" par l'organisation internationale le 30 juin dernier. La ville n'apparaît pas assez différente des autres cités d'origine romaine. Et l'idée d'un musée tout neuf en face des Arènes n'avait pas été très vue il y a quelques années. L'Unesco aimme comme cela à chipoter.

(1) Il y a aussi l'énorme fronton de l'entrée antique du Sanctuaire de la Source.
(2) La plus belle mosaïque demeure néanmoins conservée au Musée des beaux-arts, dont elle orne de sol de l'atrium depuis 1907. Le musée a été lui aussi ouvert, après rénovation, le 10 juillet. J'y reviendrai.
(3) L'autre moité de la Collection Pélet ne trouve au Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye.

Pratique

«Musée de la Romanité», 16, boulevard des Arènes, Nîmes. Tél. 00334 48 21 02 10, site www.museedelaromanite.fr Ouvert tous les jours de 10h à 20h jusqu'au 31 août, jusqu'à 19h du 1er septembre au 4 novembre, fermé le mardi dès le 5 novembre.

Photo (Ville de Nîmes): L'affiche de lancement pour le Musée de la Romanité.

Prochaine chronique le vendedi 10 août. Nicolas de Staël à Aix-en-Provence.

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