Nicolas Hou

FONDATEUR DE COLOSSE.CH

Nicolas Hou est le fondateur de la startup genevoise Colosse, co-fondateur de project HERO et président de Ministry Of Cuteness. Après quelques années dans des entreprises de renom tels que Reuters, Honda et Apple, il lance sa société dont le tout premier produit LOKI a été sélectionné et récompensé par QoQa et Bilan. L'innovation et la créativité sont une obsession chez ce genevois sino-suisse fan de TED et des nouvelles technologies.

Après sa spécialisation en Marketing Management de l'Université d'Harvard et sa certification en Leadership d'HEC Paris, il s'intéresse aux avancées bio/technologiques (transhumanisme, robotique, I.A.) qui vont impacter notre société.

Voyant arriver la vague cybernétique nous tomber dessus sans prévenir, avec les conséquences économiques et sociales qu'elle va entraîner, il ne peut s'empêcher de communiquer les bienfaits, mais aussi les dangers de ce mouvement en marche. La robotique et les intelligences artificielles sont donc les principaux sujets qu'il aborde chez Bilan… en essayant de ne pas trop vous faire peur.

COMETS : Pierre Maudet ★ Conseiller d'État

Crédits: Niels Ackermann, Lundi 13

COMETS a toujours eu pour but d'interroger "le commun des mortels" sur les nouvelles technologies et comment celles-ci allaient modifier notre avenir. Or, il existe certains métiers où l'on est par défaut un peu plus connu, comme la politique. J'accueille donc aujourd'hui Pierre Maudet, Conseiller d'État à Genève au Département de la Sécurité et de l'Économie (DSE).

Pour ceux qui ne le connaissent pas (encore), ce jeune père de famille de 39 ans a déjà une longue carrière politique derrière lui au sein du Parti Radical genevois qu'il préside de 2005 à 2007, puis différents postes jusqu'à arriver au Conseil d'État en 2012.

J'ai décidé de l'interviewer car la sécurité et l'économie sont deux secteurs où les nouvelles technologies vont avoir un impact énorme très bientôt et je voulais savoir où en était Genève. Étant apolitique, j'accueillerai donc aussi prochainement des politiciens d'autres partis.

01. NH - Bonjour Pierre Maudet, pouvez-vous vous décrire à nos lecteurs en 10 mots-clefs?
PM - Vision, passion, décision, inspiration, courage, pragmatisme, humanisme, équilibre, pugnacité, matinal.

02. NH - Comment se portent les tech startups genevoises en ce début 2018; est-ce-que Genève est un endroit idéal pour lancer sa boîte dans les nouvelles technologies?
PM - De manière générale, c'est toute la Suisse qui devient de plus en plus attrayante pour les entrepreneurs innovants. Non seulement grâce à un bassin de talents issus de nos universités et écoles polytechniques de renommée internationale, mais aussi grâce au soutien d'organisations privées et publiques, comme Innosuisse ou les incubateurs tels que Fongit, qui encouragent les entrepreneurs dans leurs projets. Les acteurs financiers, qui commencent à peupler la région, sont quant à eux capables de nourrir les ambitions des entrepreneurs.

Grâce à tous ces ingrédients, Genève devient un endroit idéal pour lancer des startups innovantes avec un focus spécifique dans les secteurs où notre région excelle, comme la cybersécurité, la blockchain et bien sûr les medtech (combinaison unique de données médicales, technologies de pointe, big data, intelligence artificielle).

03. NH- Que pensez-vous de l’initiative « Start-up NY Program » de la ville de New York qui, en gros, offre aux nouvelles startups (et à celles à l’internationale qui souhaiteraient s’installer), 10 années sans taxes/impôts (et d’autres avantages sous certaines conditions)? Est-ce un modèle viable pour Genève?
PM - Il y a bien sûr toujours des moyens d'améliorer le cadre pour créer un environnement favorable et nous surveillons constamment les meilleures pratiques dans le monde et leurs résultats (par exemple New York, Singapour, Israël). L'allégement fiscal (défiscalisation) des startups en fait partie, de même que les modèles visant l'allègement fiscal des « business angels » (SEIS et EIS au Royaume-Uni, par exemple). Sans en faire des copier-coller, nous pouvons nous en inspirer tout en tenant compte des spécificités locales de notre région. Notre rôle est de créer, maintenir et adapter les meilleures conditions locales pour rester compétitif au niveau mondial.

En termes de fiscalité, la Suisse est une nation favorable aux entrepreneurs. Prenez l’exemple de la taxe nulle sur les gains en capital, cela constitue une configuration unique pour les entrepreneurs. De plus, la nouvelle réforme fiscale des entreprises arrivant prochainement favorisera cet environnement.

04. NH - L’économie mondiale bouge de plus en plus vite, les nouvelles technologies en sont souvent la cause. Est-ce que l’Etat arrive à suivre et si oui, à quoi ressemblerait un Etat numérisé?
PM - Personne n'échappe à la déferlante numérique. Pas même l'Etat. Plutôt que de s'affoler, il faut s'en réjouir: les nouvelles technologies permettent de répondre à un nombre croissant de tâches administratives. Elles offrent aussi la possibilité d'effectuer des démarches de manière qualitative, simplifiée, accélérée et en toute sécurité. L'Etat de Genève contribue pleinement à cette mutation, en fédérant l’administration, la société civile, les milieux économiques et académiques autour de projets tels que le vote électronique, le «smart canton», la cybersécurité, l’e-government et la blockchain – pour l'heure appliquée au registre du commerce. Genève est en outre le premier canton de Suisse romande à avoir accédé à la plateforme nationale digitalswitzerland, réunissant à ce jour plus de 100 acteurs clé du numérique. C’est le signe d’un intérêt et de reconnaissance pour ce qui se fait chez nous. Par ailleurs, le numérique est à mon sens consubstantiel d'une culture participative, où chaque citoyenne et citoyen peut devenir un acteur direct dans la proposition et la création de services publics répondant à ses besoins et à ses attentes, comme en atteste la consultation ouverte pour construire la politique numérique de l’Etat (consultation.ge.ch). La cyberadministration doit donc nécessairement aller de pair avec une cyber-inclusion.

05. NH - En Suisse, on vote sur presque tout et rien. Pensez-vous que la population soit à même de faire un choix sur la gestion des données privées, elle qui donne déjà quasi tout aux Facebook, Google et autres géants du web? Est-ce que l’Etat ne devrait pas être considéré comme un « géant du web » comme un autre?
PM - L’Etat se doit d’anticiper et d’accompagner l’évolution des attentes de la population par rapport aux prestations qu’il fournit et à la manière d’y accéder. Sur un autre plan, l’Etat doit activement contribuer à sensibiliser la population et en particulier les enfants sur les nouveaux enjeux liés à la protection de la sphère privée, ou plus largement à la sécurité de l’information. La naïveté ou la nonchalance ne sont pas une fatalité, y compris dans notre relation avec les géants du web que sont Facebook ou Google, qui comptent plus de 1 milliard d’utilisateurs. Ces sociétés emploient plusieurs dizaines de milliers d’informaticiens, dans le cadre d’un modèle économique essentiellement basé sur la collecte de données personnelles. L’Etat répond quant à lui à des objectifs d’intérêt public fondamentalement différents et avec des moyens sans commune mesure. A titre de comparaison, le canton de Genève emploie 600 informaticiens, avec pour principales missions de mettre en œuvre les prestations en ligne à l’intention des citoyens et des entreprises ainsi que contribuer à la transformation numérique de l’administration cantonale en la dotant des outils adéquats, toutes politiques publiques confondues. L’autorité politique genevoise — conseil d’Etat et Grand Conseil — accorde énormément d’importance à la protection des données personnelles qui lui sont confiées.

06. NH - Vous êtes bien placé pour connaître les défis de la transformation digitale de demain et son accélération quasi exponentielle. Dans une Suisse où les réformes prennent beaucoup de temps, est-ce que notre système démocratique et politique est adapté à cette nouvelle ère?
PM - La Suisse ne peut pas laisser passer le train de la transformation numérique. Elle doit en premier lieu comprendre ce dont il est question, ce qui prend effectivement du temps, compte tenu de la complexité intrinsèque d’une thématique issue d’évolutions technologiques. Elle se doit toutefois d’agir simultanément, sans attendre, car la transformation sociétale due au numérique est d’une extrême rapidité. La Suisse doit tout à la fois saisir les opportunités offertes par le numérique et maîtriser dans la plus large des mesures les risques qui en découlent. Notre système démocratique et politique a toutefois l’avantage de nous obliger à débattre des questions de société, laissant ainsi plus de chance à leur appropriation par chacun d’entre nous, pour ensuite directement contribuer à des choix qui ne doivent en aucun cas être l’apanage de spécialistes ou la conséquence uniquement d’enjeux commerciaux.

07. NH - Pour le moment, tous les indicateurs économiques sont au vert sur Genève. Avec cette santé enviée par nos voisins, vient son lot de problèmes (logements, sécurité, circulation...). Est-ce que la réponse à ces problèmes est technologique, économique ou sommes-nous tout simplement trop nombreux?
PM - La réponse est une combinaison subtile entre économique, social et environnemental. Ca serait une erreur de traiter ces sphères de manière indépendante en considérant que la technologie règlera tous le maux de notre société. C’est un moyen nécessaire pour atteindre un équilibre qui maintienne nos indicateurs au vert, mais en aucun cas une fin en soi.

08. NH - On parle beaucoup de sécurité urbaine ces temps-ci surtout avec les attentats qu’ont connu nos voisins. Des solutions technologiques commencent à voir le jour comme des drones de surveillances, caméras à reconnaissance faciale etc... Est-ce encore un tabou à Genève? Ou avons-nous une barrière économique/technologique pour déployer ce genre de système?
PM - Comme déjà évoqué, l’autorité politique genevoise accorde une place essentielle à la protection des données personnelles. La pesée d’intérêt entre l’indispensable protection de la sphère privée et la toute aussi indispensable sécurité publique n’est jamais simple. Pour nous forger une opinion, nous avons mis en œuvre une large expérience pilote de vidéoprotection dans un quartier de Genève. Ce dispositif se distingue de la simple vidéosurveillance de par la présence de personnes physiques derrière les caméras, prêtes à guider les agents de police sur le terrain. Les résultats sont probants. Nous étendrons par conséquent ces moyens de protection, de manière mesurée, à d’autres sites ou situations. Des systèmes vidéos « intelligents » ou encore l’usage de drones font et feront indubitablement partie de l’attirail de la Police. Il n’y a aucun tabou technologique. Nous veillerons toutefois à ce que l’emploi de ces outils respecte scrupuleusement le cadre légal.

09. NH - La disparition (et apparition) de jobs est un sujet préoccupant pour beaucoup de jeunes. Vous-même, père de famille, comment approchez-vous ce sujet avec vos proches? Etes-vous plutôt rassuré sur leur avenir? Le système éducatif n’est-il pas devenu obsolète?
PM - Plutôt que de me lamenter sur une potentielle destruction d’emplois liée à la 4e révolution industrielle, je préfère voir le verre à moitié plein et me concentrer sur la création ou la réinvention de nouveaux métiers. Il est important de tenir un discours rassurant et d’inviter la population à sortir de sa zone de confort pour anticiper et imaginer collectivement les postes de travail de demain. Les nouvelles technologies sont avant tout une chance, qu'il s'agit de saisir. Cela étant, il ne faut pas perdre de vue le risque d'illettrisme numérique et le besoin de requalification – ou de transition possible vers la fin d'une activité professionnelle - pour les travailleurs de 40 à 65 ans, sachant que les besoins en termes de capital humain se chiffrent à 17 000 nouvelles personnes par année, uniquement pour remplacer ceux et celles qui partent à la retraite.

S'il est vrai que pour un jeune, il est aujourd'hui plus facile de trouver son premier client que son premier employeur, l'Etat doit plus que jamais encourager la culture entrepreneuriale. Afin d'amorcer la pompe, le plus en amont possible du monde professionnel, la direction générale du développement économique, de la recherche et de l’innovation et le département de l’instruction publique ont mis en place des cours facultatifs dans plusieurs cycles d'orientation pour donner le goût d'entreprendre aux élèves, améliorer la confiance en soi et travailler la prise de parole en public pour "pitcher" ses idées. Le programme doit démarrer ces prochaines semaines, avec déjà plusieurs dizaines de participants inscrits.

10. NH - On vous propose un Revenu Inconditionnel de Base suffisant pour vivre (loyer, manger, soins, etc). Que faites-vous de votre temps?
PM - J’ai la profonde conviction qu’un subside, quel qu’il soit, doit être versé en échange d’un engagement pour la communauté. Dans l’hypothèse d’un revenu inconditionnel de base, je consacrerais une bonne partie de mon temps à la société pour donner du sens à notre existence, ce qui m’occupe déjà largement aujourd’hui.

11. NH - L’économie, la technologie, les startups... c’est bien mais tout cela est inutile si notre monde fonce dans le mur à cause du changement climatique et de ses conséquences (migration des peuples, famines, catastrophe météorologiques etc). Ne sommes-nous pas en train de nous focaliser sur le mauvais problème? (« The Limits To Growth » - ou « Rapport Meadows » en français, rapport demandé à des chercheurs du MIT qui repose sur un modèle informatique de type dynamique des systèmes - World3).
PM - Pour reprendre les exemples cités dans votre question, je défends une croissance mesurée, qui ne met pas uniquement dans la balance l’économie, la technologie ou les startups, mais étend la réflexion aux questions notamment écologiques, sociétales et culturelles.

12. Question « on s’détend ». NH - Vous êtes encore jeune. 2045, une intelligence artificielle supérieure, 10 milliards de fois plus intelligente que l’homme, s’éveille (singularité) et comprend tous nos problèmes de société avec ses réponses. En tant que politicien, céderiez-vous votre place pour la laisser gérer le pays?
PM - Entre HAL, le supercalculateur de 2001 l’Odyssée de l’Espace, et les robots de Terminator, la fiction multiplie les exemples dans lesquels l’intelligence artificielle est malveillante pour l’humanité. A l’instar de ce que propose par exemple Elon Musk, fondateur de Tesla et de Space X, il nous appartient de réguler l’intelligence artificielle, avant que cela ne soit elle qui nous régule. Au-delà de la boutade, je vais vous répondre par une pirouette : je céderai ma place à cette entité uniquement si elle est la mieux élue… démocratiquement, par des femmes et des hommes.

NH - Merci Pierre Maudet!

Pierre Maudet
Conseiller d'État
pierremaudet.ch

__________________________

Émile de Girardin a dit que "gouverner c'est prévoir". Il est toujours intéressant de voir si nos dirigeants comprennent les enjeux à venir. La technologie est complexe car paradoxalement elle veut rendre notre vie plus simple (avec plus ou moins de succès) mais est-ce que les dirigeants suisses sont prêts à accueillir la vague technologique qui avance? D'après les réponses de Pierre Maudet, on voit que ce sont des sujets qui sont non seulement importants mais aussi difficiles à aborder car ils soulèvent des points qui étaient encore tabous il y a peu (droit à la vie privée, sécurité vs données personnelles, "Big Brother", fiscalisation des entreprises...).

Mais la politique c'est aussi rassurer le peuple et montrer que l'État doit avoir une position positive sur notre future commun. Je pense personnellement que le système démocratique suisse est incroyable mais est-il adapté à une société qui avance plus vite que son ombre? Allons-nous continuer à gérer notre pays de manière "lente mais sûre" pendant que les autres iront vite au risque de se casser la figure (ou pas)? Là est, je pense, la question.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."