Nicolas Hou

FONDATEUR DE COLOSSE.CH

Nicolas Hou est le fondateur de la startup genevoise Colosse, co-fondateur de l'agence web J12 et WA TO DO. Il est également bénévole en marketing/branding pour la Fondation Compétences Bénévoles.

Après quelques années dans des entreprises de renom tels que Reuters, Honda et Apple, il lance sa société dont le tout premier produit LOKI a été sélectionné et récompensé par QoQa et Bilan. L'innovation et la créativité sont une obsession chez ce genevois sino-suisse fan de TED et des nouvelles technologies.

Après sa spécialisation en Marketing Management de l'Université d'Harvard et sa certification en Leadership d'HEC Paris, il s'intéresse aux avancées bio/technologiques (transhumanisme, robotique, I.A.) qui vont impacter notre société.

Voyant arriver la vague cybernétique nous tomber dessus sans prévenir, avec les conséquences économiques et sociales qu'elle va entraîner, il ne peut s'empêcher de communiquer les bienfaits, mais aussi les dangers de ce mouvement en marche. La robotique et les intelligences artificielles sont donc les principaux sujets qu'il aborde chez Bilan… en essayant de ne pas trop vous faire peur.

COMETS : Mauro Poggia ★ Conseiller d'État

Crédits: Mauro Poggia

Dans la continuité de voir ce que pensent nos dirigeants genevois sur les nouvelles technologies et comment ils voient l'avenir avec ces dernières, je reçois aujourd'hui le Conseiller d'État Mauro Poggia, chef du Département de l'Emploi, des Affaires Sociales et de la Santé (DEAS). Membre du MCG, 2ème parti politique genevois après le PLR, Mauro Poggia est élu au Conseil d'État en 2013 après avoir exercé comme avocat au barreau en se spécialisant dans le domaine des assurances et du droit à la santé. Originaire de Meyrin et père de 3 enfants, j'ai voulu en savoir plus sur sa vision des nouvelles technologies face à deux problèmes de société majeurs que sont l'emploi et la santé.

01. NH - Bonjour Mauro Poggia, pouvez-vous vous décrire à nos lecteurs en 10 mots-clefs?
MP. Écoute, pondération, dialogue, persévérance, volonté, conviction, endurance, équité, justice, humour.

02. NH - Êtes-vous technologique? Si oui, comment l’utilisez-vous dans votre fonction?
MP. La technologie doit nous permettre de gagner du temps et d’augmenter la qualité de notre travail. C’est la raison pour laquelle je travaille énormément avec ma tablette, qui me permet d’être réactif aux sollicitations, mais aussi de transmettre mes demandes et mes réflexions. Il est important pour moi de pouvoir lire, et si possible répondre à tous les courriels que je reçois, le jour-même. Mais il faut aussi prendre garde de ne pas se laisser submerger par l’information, et de laisser des plages pour la réflexion et l’écriture. Communiquer efficacement, c’est aussi développer des idées, ce qui n’est pas possible par des tweets, pour prendre comme exemple ce moyens que certains semblent affectionner.

03. NH - Le chômage est l’un de vos combats. Nous savons que beaucoup d’emplois seront effacés à cause des nouvelles technologies et d’autres seront créés. Peut-on vraiment reconvertir tous les chômeurs? Est-ce que le citoyen ne doit-il pas commencer à se reconvertir par lui-même?
MP. Il est évident que l’assurance chômage, tel qu’elle est conçue par le droit fédéral, n’est pas là pour se substituer aux formations qui n’auraient pas été accomplies. Il est de la responsabilité de la collectivité de faire en sorte qu’aucun jeune ne reste sans formation achevée, et cela dans des professions qui correspondent à un besoin de l’économie. Mais il est ensuite de la responsabilité personnelle de chacun d’assurer une formation continue, et les employeurs doivent la faciliter autant que possible.

04. NH - L’OCE semble s’armer d’outils de plus en plus technologiques pour aider les chômeurs à se réinsérer. Est-ce que l’Etat arrive à suivre les tendances tout en sachant que les nouvelles technologies vont de plus en plus vite?
MP. Rien ne remplacera jamais une évaluation de compétences par un conseiller en personnel attentif et formé. Cela doit être fait au plus vite lors de l'inscription au chômage. Il y a par contre des formations de base qui peuvent être suivies en ligne par les demandeurs d’emploi, au rythme propre à chacun, comme par exemple pour rédiger un cv, ou apprendre à se présenter à un entretien d’embauche. Par contre, trouver un emploi, est avant tout une question de réseau, et les instruments technologiques sont essentiels. Genève est à cet égard en avance sur d’autres cantons, puisqu’il s'est proposé en tant que canton-pilote pour des projets du SECO, telle la plateforme JobIn.

05. NH - De nos jours, et de plus en plus, les gens ont plusieurs métiers dans leur vie et ne font plus uniquement un seul travail pendant 40 ans. Or, on continue de demander des diplômes que nous avons obtenus pré-internet... Est-ce que ce n’est pas tout le système du recrutement qu’il faudrait changer?
MP. Ce sont les employeurs, et personne d’autre, qui déterminent les qualifications exigées pour les postes ouverts, ainsi que les diplômes qui doivent en attester. Par contre, il est vrai que l’expérience ne se mesure pas qu’à l’aune des attestations. Certains en ont accumulées des quantités phénoménales durant leur carrière, mais de plus en plus de responsables RH donnent de l'importance à l'entretien d’embauche. C’est à ce moment-là que l’on apprécie l’envie et la motivation du candidat. Pour ce qui est des diplômes, qui restent importants, j’insiste, chaque fois que je peux, sur l’importance de mentionner des diplômes délivrés en Suisse “ou équivalent”, le fait par exemple de mentionner dans une offre d’emploi des diplômes délivrés en France est particulièrement dévalorisant pour nos compétences locales.

07. NH - Justement, la vitesse à laquelle le monde évolue grâce aux nouvelles technologies fait de plus en plus peur et les gens veulent retourner à des valeurs plus locales. Pourquoi pensez-vous que la stratégie de la préférence cantonale est si décriée alors que tout parti confondu, l’on prône la consommation locale des aliments ou encore l’achat de produits suisses?
MP. Bonne question, même si en réalité, personne n’ose plus affirmer ouvertement que la préférence cantonale ne devrait pas être soutenue. Et ce changement de discours, nous le devons à un martèlement de ce principe de bon sens. En réalité, l’opposition est plus subtile. Plus perverse aussi. La gauche exprime désormais l’idée qu’il ne faut pas opposer les travailleurs locaux avec des travailleurs venant d’ailleurs, et que la solution viendra de la lutte contre le dumping salarial. C’est vrai en théorie, mais à moins de fixer un salaire minimum obligatoire, dont les effets collatéraux seraient à mon sens néfastes, le dumping est la résultante d’un coût de la vie inférieur hors de Suisse, en France notamment, avec la possibilité, pour ceux qui y vivent, d’accepter des salaires plus bas. Quant à une certaine droite libérale, son discours est plus hypocrite, puisqu’elle affirme être favorable à la main-d’oeuvre locale, mais prétend être obligée d’y renoncer, faute de trouver les compétences requises. C’est sans doute vrai dans certains secteurs, mais comment l’affirmer sans faire l’effort d’annoncer les postes vacants à l’OCE?

06. NH - Pensez-vous que nos jeunes soient assez formés dans un monde où le temps de leur études, leur métier aura déjà changé (ou pire, disparu)?
MP. N’oublions pas que l’on nous envie notre formation “dual” pour l’apprentissage, et que nos hautes écoles ont une réputation internationalement reconnue. Si de grandes entreprises s’installent en Suisse c’est aussi en raison de la qualification de nos travailleurs. Il nous appartient, et Genève le fait, de faire en sorte que les liens entre la formation et l’économie soient suffisamment étroits, pour que les débouchés et les exigences du marché soient connus avec anticipation, afin que nos jeunes ne soient pas poussés vers des carrières sans lendemain. Cela étant, l’université n'est pas une école professionnelle au sens strict, mais un lieu de transmission du savoir, et la liberté de chacun permet encore, et heureusement, d’étudier l’archéologie, même si les débouchée en Suisse sont limités.

08. NH - La santé est un autre grand combat de votre carrière. Les japonais, par manque de personnels qualifiés dans le secteur médical et leur approche protectionniste du marché du travail les poussent à se diriger vers la robotisation dans les soins. Est-ce une solution viable pour la Suisse?
MP. La robotisation progresse dans tous les domaines, y compris dans la médecine. De là à prétendre que les diagnostics pourront être posés par des machines, sans validation humaine, oui que les soins seront dispensés par des robots indépendants, il y a un pas que l’on est encore loin de franchir. Heureusement. Prendre soin, ce n'est pas seulement administrer de la médecine. C'est bien davantage, notamment si l’on pense aux personnes âgées qui seront de plus en plus nombreuses dans notre société.

09. NH - L’homme du future tombera de moins en moins malade et les blessures seront plus ou moins soignées comme si elles n’avaient jamais existé. Cela voudra aussi dire que l’on vivra beaucoup plus longtemps en excellente santé. Dans cette optique, est-ce que notre système de santé n’est-il pas déjà obsolète?
MP. Si par système de santé vous entendez le mode de financement des soins, je pense effectivement que des réformes de fond s’imposeront à nous, si nous ne voulons pas être victimes de rationnements dont pâtiront les moins fortunés. Faire supporter à des assurés jeunes et actifs de moins en moins nombreux, des coûts en faveur de personnes âgées en nombre grandissant, n’est pas viable, car la solidarité inter-générationnelle a des limites. On doit se demander aujourd'hui déjà si les soins aux personnes âgées ne doivent pas être financés autrement. Vivre longtemps en bonne santé, indépendamment de l’investissement nécessaire dans la prévention et la promotion de la santé, n’est-ce pas un bien auquel notre société est attachée? A un moment où la Confédération dégage des bénéfices alors que les cantons sont mis de plus en plus à contribution, pourquoi les soins seraient-ils uniquement à charge des ménages et des cantons? Il est temps d’en parler, indépendamment de la question de la transparence des comptes des assureurs maladie et de la lutte contre la hausse des coûts.

10. NH - Vivre en bonne santé sans dépendre de la médecine c’est aussi moins polluer pour mieux respirer, manger sainement, faire du sport, ne pas fumer etc, etc. Toutes ces actions pourraient concerner un département propre (mobilité, éducation, économie...) mais est-ce qu’il y a une vision commune entre les conseillers d’Etat pour justement aller dans cette direction d’une santé moins dépendante des soins médicaux?
MP. Vous avez raison. 60% des facteurs dont dépend notre santé, sont indépendants des soins. C’est pour cela que des actions interdépartementales sont en cours à Genève. Que l’on pense au bruit ou à la qualité de l’air, cela ne dépend pas du département chargé de la santé. Pas plus que l’aménagement des nouveaux quartiers d’habitation et leur desserte par les transports publics. La promotion de la santé commence à la naissance, et l’éducation est fondamentale dans ce domaine. C’est la raison pour laquelle la direction générale de la santé de mon département a un secteur “prévention des maladies et promotion de la santé”, dont l’une des tâches est précisément de mettre en place les actions transdépartementales.

11. NH - La santé et le chômage sont deux secteurs qui vont être violemment touchés par les nouvelles technologies. Les grandes entreprises technologiques ont toutes un (ou plusieurs) futurologues qui les conseillent. Est-ce que vos départements possèdent ce même genre de compétences? Et si non, est-ce que cela pourrait être une solution pour être mieux préparé?
MP. Quand on me parle de futurologues, je me souviens des années ‘70, lorsque l’on nous décrivait la mobilité de l’an 2000 avec des véhicules volants. Il n’y aura ni grand soir, ni grand matin, et l’évolution se fera, certes rapidement, mais sans nous prendre par surprise. Comme je l’ai indiqué, il est essentiel que les lient entre la formation et l’économie soient maintenus et renforcés pour éviter tout décalage entre l’une et l’autre.

Question “on s’détend…” - NH - Lorsqu’une intelligence artificielle un milliard de fois plus intelligente que l’homme verra le jour, pensez-vous que nous aurons encore besoin de la politique?
MP. Plus que jamais. Si la machine est amenée à remplacer de plus en plus l’Homme, il faudra bien répartir les richesses pour maintenir la paix et la cohésion sociale. Sans parler des risque d’une oisiveté non contrôlée...Il faudrait alors gouverner avec encore plus de doigté et de nuance qu’aujourd’hui et je vois mal une machine le faire à notre place, ce d’autant que celui qui contrôlerait la machine, contrôlerait nos vies.

NH - Merci Monsieur Poggia

Mauro Poggia
Conseiller d'État
Bloggia

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La santé et l'emploi, deux secteurs très concernés par les nouvelles technologies. Du côté du travail, quels jobs vont disparaître, allons-nous même encore devoir travailler, etc? Et du côté de la santé, toute la question du transhumanisme, du data médical et des soins optimisés... Il est évident que pour pouvoir prévoir tout cela, il faut comprendre déjà maintenant quelles sont les opportunités et dangers.

La Suisse, de manière générale, est assez prudente et possède cette capacité à avancer lentement et sûrement. Nous l'avons vu dans cette interview que Monsieur Poggia met encore l'humain au centre et c'est peut-être quelque chose à ne pas oublier de si tôt à l'époque où les Amazons lances des magasins sans vendeurs, que les voitures n'ont plus de chauffeurs et où au Japon, les infirmiers sont remplacés par des robots.

Mais est-ce que cette prudence ne risque-t-elle pas de nous causer préjudice car à force d'attendre trop longtemps, on risque d'être vite dépassé à un tel point que le retard sera trop important pour être rattrapé.

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