Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NEW YORK/Bons résultats pour Munch, Monet & Co. Et ça prouve quoi?

Crédits: AFP

Tout s'est à peu près bien passé. Les ventes d'art moderne et contemporain de Christie's, Sotheby's et Phillips se sont déroulées comme prévu, il y a quelques jours. Elles avaient lieu à New York, le printemps étant comme chacun sait londonien. Paris compte désormais pour beurre. L'Hôtel Drouot se trouve désormais sous perfusion, ou presque. Le premier étage a beau avoir été «relooké» et le hall d'entrée refait une seconde fois en très peu de temps, même les «temps forts» restent ici bien faibles. Pour avoir récemment vu deux fois ces expositions collectives, je peux vous dire qu'à part une ou deux pièces honorables, elles ne valaient pas un pet de lapin. 

Que s'est-il passé à New York du 14 au 18 novembre? Pas grand chose finalement. Comme l'écrivait Roxana Azimi dans «Le Monde» du 20 novembre, les grands collectionneurs (lisez par là ceux qui sont extrêmement riches) tendent aujourd'hui à nantir leurs œuvres phares, au lieu de les vendre. La chose est due au bas coût de l'argent sur le marché de l'emprunt. Les grandes maisons proposent du coup des catalogues ayant subi un régime minceur digne d'une star désirant retrouver la ligne. Le volume des ventes de prestige a diminué de moité en nombre depuis 2015.

Nantir au lieu de vendre 

Il faut donc que des messieurs et des dames distingués, chargés par Christie's ou Sotheby's de décrocher les gros lots, jouent aux charmeurs de serpents. Ils doivent promettre des prix fermes, ce qui met leur employeur en danger en cas de non vente (ou plutôt de «ravalement», comme on dit dans la profession) d'un tableau à huit chiffres. D'où des prudences élémentaires. La plus grosse garantie de novembre n'était pas donnée par une maison d'enchères, mais par un tiers. C'est celui qui couvrait les «Jeunes filles sur le pont» d'Edvard Munch, adjugé 54,6 millions de dollars le 14 novembre chez Sotheby's. Ne salivez pas trop tôt! C'est le garant qui a acheté la toile, nul autre amateur ne s'étant présenté dans la salle ni au téléphone. A ce niveau-là, on frôle l'inceste. 

Chez Christie's, une «Meule de foin» de Claude Monet, très correcte mais hautement prévisible dans la mesure où cette toile appartient à une série bien connue, décrochait un record de 81,4 millions de dollars. Une vraie vente, cette fois, avec de d'authentiques clients potentiels au bout du fil (ou plutôt du portable). Notez, comme l'explique toujours Roxana (je la pille honteusement, et je lui présente mes excuses) que le vendeur a réalisé là une bonne affaire. Tom Marisco avait acheté en 2002 ce tableau pour 12 millions. Eric Clapton a cependant fait un bénéfice très supérieur avec l'un des ses Gerhard Richter. Il en avait acquis trois pour la somme globale de 3,65 millions de dollars en 2001. Un seul lui a rapporté 22 millions.

Moins d'un pour-cent du marché 

Bref, ce n'est de loin pas la catastrophe, même si on a coupé la poire en deux. Christie's a encaissé 277 millions en un soir, Sotheby's 276,6 millions le lendemain. Phillips a engrangé pour sa part 111 le surlendemain, ce qui constitue pour la petite maison (c'est un peu l'équivalent du pari libéral britannique, pris entre les conservateurs et les travaillistes) un enviable record. Soixante-six pour-cent de plus qu'en 2015! Fin de l'article du «Monde», avec quelques considérations sur l'avenir. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, celui du «Candide» de Voltaire, même après l'élection de Donald Trump. 

Comme vous me connaissez, je vais rajouter des dièses et des bémols. Le gros bémol sera que toute cette littérature sur le marché de l'art porte sur moins d'un pour-cent en volume (et non en montant) de ce dernier. Le moyen et le bas de gamme ne s'y voient jamais pris en considération. C'est un peu comme si l'on mesurait la température du marché mondial du vêtement en ne tenant compte du seul chiffre d'affaires de Dior haute couture. Or le bas, et surtout le moyen de gamme, s'écoule aujourd'hui mal, voire pas du tout. On ne compte plus les secteurs où le plus gros de la marchandise devient aujourd'hui invendable. On parle depuis la fin des années 1980 de «marché sélectif». Il l'est plus que jamais en 2016. Et sélection veut dire rejet.

Une période euphorique 

Le dièse serait de dire que nous vivons tout de même, depuis les mêmes années 1980, dans une sorte d'euphorie collective pour tout ce qui touche à l'exceptionnel. Ce n'est historiquement pas la première fois que le phénomène se produit. Ce fut le cas dans la seconde moité du XVIIIe siècle, avec un arrêt net (je dirais même coupant) à la Révolution. Puis dans l'immédiat avant 1914, où les records en francs or (le centre du marché restait alors à Paris) tombaient les uns après les autres. Il a aussi existé de longues périodes de léthargie. La première moitié du XIXe. Les années 1950 et 1960, alors même que l'argent des Trente Glorieuses coulait à flots. 

Car enfin, c'est énorme, c'est monstrueux, c'est absurde de payer 81,4 millions de dollars pour un Monet de série! Pensez qu'au début des années 1950, Domenica Walter avait fait sensation en offrant 33 millions d'anciens francs (le franc Pinay, qui lui a succédé jusqu'à l'euro, valait cent fois moins) pour une nature morte de Paul Cézanne, aujourd'hui accrochée à l'Orangerie. Et en 1961, Parke Bernet avait obtenu le prix, alors jugé indépassable, de 2,3 millions de dollars à New York pour «Aristote contemplant le buste d'Homère» de Rembrandt, l'acheteur étant le Metropolitan Museum of Art. Vous voyez le progrès, le reste de la vie n'ayant pas connu la même inflation. 

Cela dit, je serais curieux de voir combien «ferait» aujourd'hui le Rembrandt, trop cultivé, trop intellectuel et surtout trop ancien pour les acheteurs-traders... Y aurait-il même un particulier pour encore acheter ce genre de (belles) choses? C'est là ma question à 50 (ou 100) millions de dollars.

Photo (AFP): Une visiteuse regardant les "Jeunes filles sur un pont" d'Edvard Munch, vendu près de 55 millions de dollars.

Prochaine chronique le jeudi 24 novembre. Les Mérovingiens rayonnent au musée de Cluny, à Paris.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."