Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NEUCHÂTEL/Pour le MEN, "C'est pas la mort"

Dès l'entrée de la nouvelle exposition du Musée d'ethnographie de Neuchâtel (ou MEN), le visiteur se retrouve dans le vif du sujet, si j'ose dire. Un grand cube de plastique, du type accumulatif (on pense aux œuvres d'Arman), contient un crâne, un disque de requiem, une bête empaillée, des manchettes de journaux pour le moins morbides et j'en passe. Nous sommes au pays de la camarde, même si la manifestation s'intitule «C'est pas la mort». Le visiteur ne la quittera pas jusqu'à la sortie, précédée de la lecture des BD «Je meurs, «Tu meurs», «Il meurt», «trois regards sur la fin de vie». Il y est beaucoup question d'Alzheimer. Sortez le Prozac, c'est la déprime! 

Aujourd'hui en plein travaux, qui ont provisoirement fermé son bâtiment historique, le MEN a connu plusieurs époques. Il s'est d'abord agi d'un musée d'ethnographie de type traditionnel. Oui, mais avec de grosses pointures à sa tête, tout de même. Il suffit ce citer Arnold van Gennep ou Jean Gabus, qui régna de 1945 à 1978. A cette dernière date, la mondialisation se profilait déjà. Les populations dites indigènes perdaient de leur originalité. Il fallait trouver une autre manière de raconter. Jacques Hainard le fera entre 1980 à 2006. Son idée était que l'ethnographie, c'était aussi bien nous que les autres. D'où des manifestations thématiques ayant fait date. Il y a aussi bien eu les collections que les ancêtres, les femmes ou «Le trou».

Confrontations inttendues 

Parmi ces réflexions, il y en avait déjà une sur la mort. C'était il y a juste dix ans. La chose s'appelait «Remise en boîte» et il y avait effectivement une boîte de conserve sur l'affiche. La nouvelle équipe reprend donc aujourd'hui le sujet, en s'appuyant sur l'université de Neuchâtel. «C'est pas la mort» reste cependant, grosso modo, le projet du directeur Marc-Olivier Gonseth, du commissaire Bernard Knodel et du décorateur Nicolas Sjöstedt, qui ont divisé l'espace en cellules colorées. Le public les découvre dans son cheminement derrière des cloisons laissées brutes. On pense ici à certains lieux du Mamco genevois. 

Chacun le sait depuis maintenant une trentaine d'années. Tout tient au MEN dans l'association d’œuvres des collections (très riches) et d'objets triviaux de la vie occidentale quotidienne. Les hiérarchies muséales ont été sérieusement bousculées par Jacques Hainard. Il n'y a plus de «high» et de «low», comme diraient les conservateurs américains. De cette confrontation, tantôt agressive, tantôt amusée, naît une réflexion. Il s'agit de soumettre au visiteur des liens qu'il n'aurait pas trouvé lui-même. Souvent au figuré. Parfois au propre. Comme le dit une salle, la vie c'est aussi un fil, que coupaient pour les anciens Grecs Atropos, l'une des trois Parques. Comment mieux le dire qu'avec une marionnette, venue de Genève, représentant un squelette?

Le scalp et le stimulateur cardiaque

Il y a de tout en ce moment au MEN, du stimulateur cardiaque au scalp (retrouvé dans les réserves) d'un chef indien, en passant par des armes blanches et un «weo» canaque unique du début du XXe siècle (signe de deuil que les amis apportent à l'affligé quand ils veulent l'honorer). Certaines rencontres n'en frappent pas moins davantage. Face à une vitrine contenant des petits objets ordinaires, "momifiés" par Christian Gonzenbach, une paroi produit ainsi un effet fort. Il y a là côte à côte un cercueil, un morbier et un sarcophage égyptien antique. Le visiteur regarde du coup la pendule d'une sale œil. 

Après avoir découvert une salle abritant des urnes funéraires (superbes quand il s'agit d'objets anciens ou exotiques, hideuses quand elle proviennent de l'entreprise de pompes funèbres Wasserlallen du faubourg du Lac à Neuchâtel), le public peut accéder à l'étage par un escalier de bois. D'autres cellules l'attendent, avec notamment les photos de suicidés de Steeve Iuncker naguère présentées au Mamco. Ces dernières se voient, au propre, mises en regard de deux vitrines. L'une abrite des objets retrouvés dans un gouffre, l'autre des rebuts transportés lors du déménagement des pièces de la maison du MEN aujourd'hui en restauration. Que révèlent ces restes?

Un sujet à la mode 

L'ensemble impressionne, sans toujours séduire pour autant. Les expositions de Jacques Hainard se révélaient plus séduisantes sur le plan plastique. Plus esthétiques. Plus novatrices aussi.  «C'est pas la mort» donne l'impression d'une machine qui roulerait depuis longtemps. On se retrouve au bord du procédé. Il y a là quelque chose d'attendu. L'exposition se révèle par ailleurs déprimante dans son ensemble. On demeure ici très loin d'une idée de la «mort joyeuse», à la sud-américaine ou à l'africaine. Une chose qui peut surprendre alors que le sujet devient à la mode, et qu'il n'y aura bientôt plus de vêtement ou d'objet d'artiste qui ne soit pas en forme de crâne conjuratoire...

Pratique

«C'est pas la mort», MEN, 4, rue Saint-Nicolas, Neuchâtel, jusqu'au 3 janvier 2016. Tél. 032 717 85 60, site www.men.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Le MEN propose en outre jusqu'au 18 octobre une exposition dans divers lieux publics de la ville. Elle est intitulée «Secrets». Photo (MEN): Le cube qui accumule à l'entrée objets et nouvelles morbides.

Prochaine chronique le vendredi 11 septembre. Jean Girel dialogue avec la céramique chinoise à la Fondation Baur.

 

 

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