Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NEUCHÂTEL/Place, buste et portrait. L'agaçant Agassiz agite la ville

Crédits: DR

Et c'est reparti pour un tour! En 2007-2008, Neuchâtel avait connu sa première offensive contre Jean-Louis Rodolphe Agassiz (1807-1873). Tout avait commencé par les recherches de Hans Fässler. L'historien avait découvert ce que l'on présumait déjà. Le botaniste et zoologue neuchâtelois, à l'origine de la réputation scientifique de la ville, avait émis des thèses racistes après son départ définitif pour les Etats-Unis en 1846. Il fallait faire disparaître sa mémoire. Une artiste, dont je tairai le nom pour ne pas lui faire de la publicité, avait entrepris peu après de déposer une plaque sur le Pic Agassiz, en Valais. Elle voulait le rebaptiser du nom d'un esclave noir mis en scène pour des photos par Agassiz. La vidéo deviendrait le «climax» de sa prochaine exposition. Publicité garantie! 

La relève se voit aujourd'hui assurée par la Municipalité. La petite place devant le nouveau bâtiment d'une laideur rare (du moins d'une laideur qu'on aimerait rare) de la Faculté de Lettres s'est vue débaptisée. Plus d'Agassiz, mais une Tilo Frey, la première métisse élue à Berne sous la Coupole. Elle était liée à Neuchâtel. On comprend l'hommage, mais pourquoi cette substitution sentant le dédouanage? Sans doute aurait-il fallu réfléchir avant d'opter pour le nom d'Agassiz en 1984. Il est vrai qu'il y trente ans l'homme restait au pinacle. Le Muséum neuchâtelois venait de lui rendre hommage par une exposition de 1983.

Un homme de son temps 

«Nous n'avons pas cédé au politiquement correct», a osé dire Thomas Facchinetti, responsable de ce «débaptême». L'hypocrisie politique n'a pas de limites, à moins qu'il ne s'agisse d'une crasse bêtise. Le municipal a parlé de l'image de l'Université de Neuchâtel dans le monde, comme si celle-ci en avait une. Les réactions l'ont un peu échaudé (1). Très négatives. J'ai posé la question à l'ethnologue Jacques Hainard, ancien directeur du MEN et à Genève du MEG. Il est après tout de Fleurier, non loin de Môtier, la ville natale d'Agassiz (NdlR: Jean-Louis Rodolphe Agassiz est né à Môtier, dans le canton de Fribourg, et non à Môtiers dans le canton de Neuchâtel). Réponse claire. «Je ne comprends pas cette manie de vouloir juger tous les hommes du passé avec les normales morales de 2018. Agassiz était comme nous un homme de son temps, marqué par les idées de son époque. On ne peut pas éternellement remodeler l'Histoire à notre convenance.» Je rappelle que les Français viennent de le faire avec Jean-Baptiste Colbert. Le ministre de Louis XIV avait édité le célèbre «Code Noir», ce qui ne constitue pas franchement une découverte. Il fallait faire disparaître toute trace de lui. 

Pourquoi parler d'Agassiz dans une chronique théoriquement voué aux beaux-arts? Pour deux raisons. Facchinetti a dit qu'il resterait de l'homme un remarquable buste à l'Université. Or d'aucuns et d'aucunes voudraient aujourd'hui l'enlever. C'est dans l'air du temps. Il y a quelques mois, des universitaires genevois voulaient bien qu'après les travaux de réfection du bâtiment des Bastions, c'est à dire à la Saint-glinglin, il y ait autant de bustes de femmes que d'hommes dans les halls. Notez qu'on aurait d'ici là le temps de sculpter ceux de la philosophe Jeanne Hersch, des politiciennes Lise Girardin et Sandrine Salerno ou les féministes Emilie Gourd et Emma Kammacher. Pour Agassiz, j'ignore où on en est aujourd'hui côté marbre.

Tableau dissimulé

Il y a aussi le tableau. Un magnifique portrait en pied représentant Agassiz jeune, dans un décor de nature. Une toile brossée à mon avis vers 1840. Elle accueillait dans l'entrée du Muséum le visiteur sur un mur. Quelle n'a pas été ma surprise le vendredi 28 septembre de retrouver le tableau à demi dissimulé par deux bustes sur leurs gaines, qu'on avait déplacés non sans efforts d'un corridor. Je ne saurais vous dire de qui est la peinture en question. Il n'y a pas, ou plus, d'étiquette. Interrogées, les employées m'ont dit qu'il n'y avait rien de changé. Elle ne voyaient pas où se situait le problème. Déni total. Avouez que la coïncidence frappe tout de même. La place a été débaptisée entre le 8 et le 9 septembre...

(1) Le politicien a déclaré que la ville s'arrêterait là. La place Pury demeurera même si au dix-huitième siècle le banquier et mécène de Neuchâtel a participé au commerce des esclaves.

Photo (DR): Ce n'est pas un photomontage. La statue d'Agassiz en question était tombée la tête la première dans le sol en 1906 à Stanford, lors d'une tremblement de terre.

Texte intercalaire.

 

 

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