Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NEUCHÂTEL/Le Muséum jette un froid polaire avec "Pôles, Feu la glace"

Crédits: Muséum, Neuchâtel 2018

Alors que l'été n'a jamais été aussi long et chaud, le Muséum d'histoire naturelle de Neuchâtel nous fait froid dans le dos. Désormais dirigée par Ludovic Maggioni, l'institution propose une exposition intitulée «Pôles, Feu la glace». On sait (ou on ne sait pas) que la température peut descendre jusqu'à moins nonante degrés dans L'Antartique, avec des vents dépassant les 300 kilomètres-heure. Mieux vaut donc préparer moralement sa doudoune. Le musée y incite d'ailleurs dès son vestibule donnant sur la rue. Les parois de verre le composant sont couvertes d'un faux givre. C'est déjà Noël, même si les deux calottes glaciaires ne se retrouvent pas à la fête. Chacun sait qu'elles occupent régulièrement la Une des journaux. Leur fonte inquiète les climatologues. Ils voient s'amenuiser la plus grande réserve d'eau douce de la Planète et monter à terme le niveau des eaux océaniques.

L'itinéraire, qui promène le visiteur dans la partie moderne du bâtiment, commence par quelques judicieuses questions. Avec l'Arctique et l'Antarctique, s'agit-il bien de continents? Les ours blancs vivent-ils seulement au Nord? Les pingouins sont-ils des manchots? Qu'en est-il des populations humaines? Où se trouvent-elles? Le public tend en effet à voir les deux calottes glaciaires comme identiques, un peu comme des serre-livres jumeaux ou les coques d'une meringue. Tel ne se révèle pas le cas. Il y a bel et bien des ours au nord et des manchots au sud. Il fait moins froid en Arctique, tout restant bien sûr relatif. Enfin, c'est surtout ce dernier qui se délite à un rythme accéléré. Au Sud, la banquise saisonnière entourant les glaces tendrait en revanche à s'accroître d'un pour-cent par an. Enfin, les Inuits aujourd'hui sédentarisés et ravitaillés depuis le Canada (on le voit par un reportage photographique accablant d'acculturation) se situent au Nord. Au Sud, il n'y a personne, si j'ose dire. Personne d'humain en tout cas. Toute une vie animale secrète supporte des climats aussi extrêmes.

Enseignement complexe 

Durant toute l'exposition, Ludovic Maggioni va dispenser un enseignement complexe. Peut-être trop. J'ai lu dans le livre d'or disposé à la fin que d'aucuns risquaient de s'y perdre avec autant de notions à assimiler. En fait, c'est toujours la même chose. Le résultat dépend des connaissances initiales du visiteur. S'il ne sait vraiment rien en entrant, oui c'est difficile. Autrement non. De toute manière les explications se voient dispensées de manière à la fois joyeuse et aimable. Il est amusant de lire les explication sur la fonte des icebergs à côté d'un film montrant un bâtonnet glacé (dont mon enfance, on appelait cela un «esquimau») se décomposant sous l'effet de la chaleur. Il devient agréable de découvrir les théories pour le moins complexes du Serbe Milotin Milankovic, publiées pour la première fois en 1941, sous forme de dessins animés. Milankovic est l'homme qui a rapproché l'astronomie du climat. Toute variation climatique n'est pas due à l'homme, même si ce dernier a beaucoup fait pour réchauffer la Planète depuis cent ans. Il y a cinquante-cinq millions d'années (c'est vieux, je sais), l'Antarctique connaissait un climat tropical. Et la Terre était presque entièrement gelée il y a sept cent millions d'années. 

L'exposition se concentre néanmoins sur ce que l'on appelle doctement l'«anthropocène», autrement dit la courte période correspondant au développement humain. Il a tout de même fallu centrer le sujet. Pour tout dire, l'essentiel de «Pôles, Feu la glace» concerne l'actualité et le proche avenir. Un avenir sombre, bien entendu. Il suffit de lire attentivement les étiquettes accompagnant la série de manchots empaillés. Presque toutes les variétés de cet animal prodigieusement équipé pour résister au froid par le principe de la tortue (ils se serrent les uns contre les autres) se retrouvent aujourd'hui en danger. Il n'y a pas péril que pour l'ours blanc. L'animal qui remplace aujourd'hui dans la conscience collective le panda géant, emblème du WWF, comme trésor animal voué à la disparition. Les mutations globales apparaissent très rapides. Depuis quelques années, il pleut parfois dans l'Antarctique à la saison que l'on qualifiera de «chaude». Du jamais vu! Enfin depuis des millions d'années...

Extrapolations 

A partir des «Pôles, Feu la glace», Ludovic Maggioni (secondé par une superbe équipe de décorateurs où l'on reconnaît Anne Ramseyer et Damien Juillerat) peut si j'ose dire extrapoler. Une pièce contient ainsi des vitrines, flottant un peu comme des plaques de glace au moment des débâcles. Elle contiennent soixante-sept témoignages d'amis de la Terre émettant vœux et conseils. Notons qu'aucun d'eux ne parle de surpopulation, terme désormais tabou. Un petit topo se voit fait ailleurs sur les incidences des changements en Suisse, où les glaciers se rabougrissent. Sachez ainsi que les pins supportent mal la hausse des températures. Ils vont voir plus haut s'il ne fait pas plus frais. Ce sont des chênes qui les remplacent. Chez nous, contrairement à l'Amazonie, poumon du monde, la forêt tendrait plutôt à s'étendre. Un film assez déprimant de Simon Faithfull montre des animaux sauvages errant parmi les ruines d'une ancienne base de baleiniers. Des images de fin du monde, ou du moins d'un certain monde. Mieux vaut regarder, un peu avant, le magnifique documentaire de Luc Jacquet sur les manchots. 

Il n'y a plus au visiteur qu'à ressortir en se faisant des promesses écologiques qu'il ne tiendra sans doute pas. Il lui faudrait pour cela assimiler tout ce qui a été dit, ce qui ne semble pas facile. J'ai quand même retenu qu'il fallait se méfier de la presse. Elle nous bombarde d'informations à la fois simplistes et contradictoires, tout en instillant un climat de découragement. Les journaux ptatiquent le catastrophisme. Notez que ça, je m'en doutais déjà!

Pratique 

«Pôles, feu la glace», Muséum, 14, rue des Terreaux, Neuchâtel, jusqu'au 18 août 2019. Tél. 032 717 79 60, site www.museum-neuchatel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Muséum, Neuchâtel 2018): Une partie de la scénographique d'Anne Ramseyer et Damien Juillerat.

Prochaine chronique le samedi 13 octobre. Réédition d'un pamphlet de 1958, "Comment peindre abstrait?"

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