Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NEUCHÂTEL/Le Muséum décrypte nos "Emotions"

Certains veulent aujourd'hui nous apprendre à les gérer. Les émotions semblent pourtant incontrôlables. Nous avons peur. Nous avons honte. Nous éprouvons de la joie. Mais pourquoi et comment? Ce sont ces questions qu'aborde, sans prétendre tout résoudre, le Muséum de Neuchâtel depuis la fin novembre. Ainsi que les autres grandes expositions organisées en ces lieux par le directeur Christophe Dufour, il s'agit d'une manifestation longue. Vous n'êtes pas obligés pour autant d'attendre novembre 2015 pour la visiter. 

A l'ordinaire, le parcours s'opère sur deux étages. Il utilise l'ancien bâtiment, une solide maison en pierres jaunes à la neuchâteloise, et le nouveau, un appendice biscornu comme on les aimait il y a vingt ans. Autant dire que la scénographie, réglée par Anne Ramseyer et Agathe Gadenne, a dû s'adapter aux murs (et à l'escalier). Les deux décoratrices n'avaient à leur disposition qu'un seul véritable plateau, transformable à souhait.

Collababoration universitaire

Mais commençons par le sujet. Pour quelles raisons nous sentons-nous, à l'improviste, dans un état physique et mental qu'il nous appartient de contrôler, souvent non sans mal? Christophe Dufour s'est associé, afin de répondre, au Pôle de recherche national en sciences affectives (CISA), basé à l'Université de Genève. Une entité composée de gens sérieux. Trop, sans doute parfois. Il a fallu que ces messieurs-dames simplifient leur discours, et surtout l'abrègent. Les explications que le visiteur entend, en mettant un casque, ne durent pas plus d'une minute. Et tout mot trop compliqué s'y voit banni. "Emotions" s'adresse en priorité aux enfants. 

Tout commence par une traversée. Le public se voit invité à franchir un cours d'eau, projeté sur le sol. Il débouche ainsi sur une plage à l'ancienne. Si elle comporte des transats pour regarder tranquillement des extraits de films connus (dont "Mort à Venise" de Luchino Visconti), elle présente aussi des cabines rayées bleu et blanc. Il faut s'y enfermer pour connaître ses premiers émois: dégoût, angoisse ou rire. La suite peut ainsi jouer avec les mots, tout en montrant des organes humains dans des bocaux d'alcool. On peut avoir physiquement le cœur brisé, les nerfs en pelote ou le foie en compote.

Du côté des animaux

Le Muséum était au départ voué au animaux. Il devient temps de leur faire une place. Eprouvent-ils des émotions? Et si c'est le cas, à partir de quel stade de complexité? Entre la méduse et le chien, il existe un abîme. Ce n'est pas la même chose que de fuir devant l'ennemi et d'agiter la queue. Des vidéos et de nombreuses tables lumineuses se penchent sur la question. On sait que la vision scientifique se situe aujourd'hui loin de "l'animal mécanique" que prônait au XVIIe Descartes, à l'horreur du reste des propriétaires de compagnons domestiques. On admet une gradation de ressentis, avec ce que cela peut comporter de bizarreries. Pourquoi, aux Etats-Unis, les campagnols des prairies sont-ils viscéralement monogames, alors que ceux de Pennsylvanie se conduisent-ils en parfaits dévergondés? Les premiers deviendraient-ils imperméables aux attraits sexuels? 

Après la bête (et le supporter sportif, avec qui elle voisine ici), le robot. C'est la grande interrogation actuelle. Son progrès devient tel qu'il commence à inquiéter, même la mécanique devrait pouvoir s'adapter à nos émotions. Il semble bien qu'en dépit du tsunami technique actuel, ces dernières ne vont pas changer. Elles se montrent en effet universelles, même si les cultures obligent à les exprimer de diverses manières. Si le Japon ou l'Angleterre compriment les états d'âme, les pays du Sud obligent ainsi à surjouer aussi bien la joie que le deuil. Question d'empathie.

Une forme esthétique difficile à trouver 

Voilà. Nous sommes arrivés au bout. C'était très instructif. Il nous a fallu jouer le jeu, c'est à dire se montrer interactifs. Une chose qui paralyse encore les vieilles générations. Reste que le sujet demeure par définition très intellectuel. Il se révèle par conséquent difficile à mettre en scène. "Emotions" ne procure du coup pas la même satisfaction esthétique que "Parce queue" ou la récente exposition, très belle, sur le chien. Le visiteur se sent moins porté par le thème. Moins séduit. Il éprouve même par instants un léger (ô un très léger) ennui. Tiens! Pendant que j'y pense. L'ennui constitue-t-il une émotion?

Pratique

"Emotions", Muséum d'histoire naturelle, 14, rues des terreaux, Neuchâtel, jusqu’au 29 novembre. Tél. 032 717 79 60, site www.museum-neuchatel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Gratuit le mercredi. Photo (Muséum): L'une des salles, avec des animaux accrochés au plafond.

Prochaine chronique le samedi 17 janvier. Christian Lacroix redécore le Musée Cognacq-Jay à Paris.

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