Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NEUCHÂTEL/Le CAN a ouvert L'"Hospice de Mille Cuisses"

Joyeux anniversaire! Le Centre d'Art Neuchâtel (CAN pour les intimes) fête depuis samedi dernier ses 20 ans. La chose se passe à Serrières, et j'y reviendrai. Je commencerai par dire que le CAN se situe ainsi chronologiquement à mi-chemin entre le dinosaure qu'est devenu le Centre d'art contemporain de Genève (ou CAC), créé par Adelina de Fustemberg envers et contre tous en 1974, et le tout récent Centre d'art contemporain d'Yverdon, porté sur ses fonts baptismaux par Karine Tissot en juin 2013. Les choses ont entre-temps bougé dans le domaine de la création actuelle, à Sierre comme à Fribourg. Avec quelques accidents de parcours. Je pense à Martigny. 

Une direction collégiale gère aujourd'hui le CAN. Il n'en a pas toujours été ainsi. A sa naissance en 1995, le lieu avait comme directeur Jean-Pierre Huguet, mort en 2006, et Marc-Olivier Wahler, qui en est demeuré le directeur artistique jusqu'en 2000. On sait que le monsieur a accompli depuis une belle carrière. Après avoir dirigé le Swiss Institute de New York et ramé (sans couler) sur les eaux tumultueuses du Palais de Tokyo parisien, il était l'un des papables pour la tête du Mamco genevois. Celle (de tête, donc) de Marc-Olivier ne revenant pas à tout le monde, il s'est vu écarté. Mais l'homme a déjà rebondi. Il est devenu le directeur artistique de Contemporary Istanbul.

Anciens abattoirs en ruine

Je peux maintenant quitter la Turquie pour revenir à Serrières, où le CAN loge jusqu'au 3 octobre dans les anciens abattoirs, ou plutôt ce qui en reste. Inutilisé depuis les années 1990, le conglomérat de bâtiments près du lac a déjà subi des amputations. Une autoroute se profile d'un de ses côtés, tandis que l'autre donne sur un village jadis industriel (le chocolat Suchard) et aujourd'hui en voie de gentrification. «Nous avons choisi ce lieu parmi d'autres possibles», explique Marie Villemin, «parce qu'il est d'un accès facile.» Personne ne regrette pas ce choix. Des bénévoles se sont manifestés en masse, «dans ce village qui a un passé de squat.» Or le CAN, qui fonctionne avec des bouts de ficelles, a besoin de bonnes volontés pour fonctionner... 

Voilà qui me permet de revenir à l'historique avec Arthur de Pury (nom neuchâtelois s'il en est), qui s'interroge sur le projet. Arthur fait partie, avec cinq autres personnes (dont Marie) de l'équipe venue de l'association Kunstart. Elle entend administrer depuis 2008 le CAN de manière «horizontale et non verticale», avec ce que cela suppose de discussions. L'égalité n'est jamais facile. «Fêter un anniversaire peut sembler paradoxal pour un lieu voué à l'actualité. Nous avons vu ici l'occasion de rompre un moment avec la chaîne des expositions (1). On avait un peu d'argent pour ça.» Un endroit aussi, qui devrait passer sous la pioche en 2016.

Démocratisation un peu ratée 

C'était aussi l'occasion de réfléchir, en compagnie d'artistes liés au CAN et à Kunstart. «Peut-on considérer que l'art contemporain est devenu vieux, puisqu'il a des décennies derrière lui?» Pour Arthur de Pury, qu'entourent devant moi Marie, Marie-Léa Zwahlen et Martin Widmer (le photographe genevois qui a remplacé l'«historique» Massimo Baldassari il y a deux ou trois ans), l'art contemporain se porte bien commercialement. Pour quelques stars bien sûr. Les autres... «Il gonfle. Mais s'est-il démocratisé pour autant? Je ne le crois pas. J'ajouterai même qu'il s'est éloigné d'une partie de la population, me serait-ce qu'en raison du langage abscons trop souvent utilisé (2).» 

Il fallait soigner cela. Pour quelques semaines, les abattoirs se sont donc mués en un «Hospice des Mille Cuisses», où l'on pratique des «expériences de guérison». L'endroit a été changé en asile de type classique. Ceux où l'on enfermait jadis les pauvres, les vieux, les malades et les orphelins. Des plasticiens extrêmement nombreux («on ne pouvait pas exclure aucun ami») jouent ainsi aux docteurs. Certains le font du reste au propre. Les Frères Chapuisat, dont on reconnaît l'une des constructions labyrinthiques en bois, ici plaquée sur une façade, travaillent du coup sur une plante médicinale, le reishi, supposée donner l'immortalité.

Bains sur le toit 

«J'en ai amené une culture qui se développe à toute vitesse», explique Gregory Chapuisat, méconnaissable avec sa queue de cheval, sa barbe et vingt kilos en moins. Il y aura, au bout du labyrinthe, des bains sur le toit des ex-abattoirs. Leur accès suppose une certaine agilité. Privilégié, j'ai eu le droit de monter en empruntant la fenêtre des WC. Quelque chose me dit que cet accès se trouve aujourd'hui fermé. Les trempettes se feront en plus à des moments non annoncés, contrairement à ce qui se passe pour le reste du programme, pour le moins chargé en ce qui concerne les performances, les conférences et les concerts. 

Le parcours de l'exposition reprend ainsi, sur environ mille mètres carrés (un par cuisse) tous les espaces disponibles, qui se sont vus renommés. Après la réception, il a ainsi une permanence, des laboratoires, une pharmacie ou des archives. Le sextet dirigeant a néanmoins pensé à des spécificités qu'il ne me semble avoir vu dans aucune clinique. Je pense à la Salle du Sacrifice et à l'Oracle de la Truie cosmique. Il y a aussi une chambre secrète. «Elle ne figurait sur aucun plan que la Ville nous a donnés», révèle Bruno Botella, à qui la chose s'est vue confiée. Cet endroit souterrain, aux bassins d'eau un peu nauséabonde, voit ainsi croître des objets à la matière organique absorbant le liquide. «Séchés, ils devraient revenir à leur dimension originelle.»

Tous les médias utilisés 

Il existe ainsi une bonne centaine de projets, petits et grands. Tous les médias semblent employés, de la vidéo à l'installation (avec une installation spectaculaire des duettistes Dejode et Lacombe), en passant par la peinture. Je dis bien «semble». Lors de ma visite, deux jours avant l'ouverture, le chantier restait largement ouvert. A se demander si tout serait prêt à temps. «C'est normal, nous y arriverons», assuraient curateurs et artistes, d'une voix une fois de plus commune. Le vernissage a en tout cas eu lieu samedi 22 août, dès 16 heures. 

(1) En vingt ans, le CAN a montré 500 manifestations faisant participer en tout 1400 artistes.
(2) Dans les nombreuses publications du CAN figure d'ailleurs un bêtisier de formules de curateurs. «Il y a là des phrases qui ne veulent strictement rien dire», assure Martin Widmer.

Pratique

«L'Hospice des Mille Cuisses», 4, rue Martenet, Serrières près de Neuchâtel (tram pour Boudry, arrêt Port-Serrières), jusqu'au 3 octobre. Tél. CAN 032 724 01 60, site www.can.ch L'exposition est ouverte du mercredi au dimanche de 14h à 19h30. Pour les événements, prière de consulter le site, qui donne le programme jour par jour. Photo (DR): Le soleil d'Aton, le dieu inventé par le pharaon hérétique Akhénaton, sert de symbole à "L'Hospice des Mille Cuisses".

Prochaine chronique le mardi 25 août. Expositions, journées, enchères, c'est la rentrée. Petit tour d'horizon en Suisse et à l'étranger.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."