Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NEUCHÂTEL/La nouvelle équipe du CAN propose "Sympathie". C'est réussi

Crédits: BNJ

Le lieu se cache derrière un sigle. Pour tout dire, il se cache tout court. Le visiteur accède au CAN (ou Centre d'Art Neuchâtel) par un grand escalier de béton tout droit. Classée, la vitrine du 37, rue des Moulins du rez-de-chaussée abrite aujourd'hui un café tout en gardant la trace de son passé industriel. «Nous occupons une ancienne usine d'appareils de chauffage et de cuisine», expliquent les membres du collectif dirigeant aujourd'hui ce laboratoire contemporain. Locaux et bureaux se trouvent donc à l'étage de cette maison du XIXe siècle, plusieurs fois remodelée. Notez que la chose n'offre pas que des désavantages. Il y a même un petit jardin suspendu à la hauteur du premier. Ce ne sont pas ceux de Babylone, bien sûr, mais c'est déjà ça. 

Un sextet en place depuis quelques petits mois compose l'équipe actuelle. Arthur de Pury «qui représentait surtout le CAN vis-à-vis de l'extérieur, la structure étant déjà très démocratique», a laissé un établissement en bon état. Il y a eu restructuration et rénovation en 2017, rue des Moulins (1). Le bilan artistique général se révèle favorable, à en lire la presse locale. Cent cinquante expositions depuis les débuts. Quinze publications, «car le Centre a aussi ses éditions.» Le passage de témoin n'offre en plus rien de brutal. S'il y a trois nouveaux dans l'Association Kunstart («le mot art bilingue»), les trois autres faisaient partie de l'ancien comité. Depuis quelques jours, les Neuchâtelois et les gens d'ailleurs (car le CAN a su se faire une place en Suisse romande et de l'autre côté de la Sarine) peuvent juger sur pièces des premiers résultats. Ils s'intitulent «Sympathie», comme le dit l'affiche sur fond jaune. «Nous avons invité onze artistes, même s'il n'y a plus que dix noms. Dirk Bell et Reto Pulver ont décidé de s'associer sous le label de Belle Poudre.»

Continuité

Mais avant d'aller plus loin, un peu d'histoire s'impose. Le CAN existe depuis vingt-trois ans, ce qui lui a permis d'organiser en 2015 une énorme manifestation, l'«L'Hospice des Mille Cuisses», dans des anciens abattoirs de Serrières aujourd'hui en voie de démolition. Je vous en avais parlé à l'époque. «Le lieu est né d'artistes, et non d'une volonté municipale, même si nous sommes appuyés et aidés.» Il faut dire que la ville ne possédait rien pour le contemporain. «Pas d'école. Les gens vont étudier à Genève ou à Lausanne, à moins qu'ils ne partent pour Berne, qui est plus près, ou Berlin, qui se trouve très loin. Peu reviennent ici, même si les loyers sont plus bas qu'ailleurs.» Le bâtiment du 37, rue des Moulins appartient à la Ville de Neuchâtel depuis 1981. «C'est donc là que nous logeons depuis le début.» Un début devenant un peu flou dans la mémoire collective que j'ai devant moi. Peu à peu arrivés ici par leur pratique («aujourd'hui un peu en veilleuse, mais organiser des expositions constitue une forme de création») et parfois par le chômage, les six n'ont pas connu la période héroïque, faite d'entier bénévolat. Il serait d'ailleurs temps que je vous donne les six noms. Il y a, dans l'ordre alphabétique, Martin Jakob, Sylvie Linder, Magali Pexa, Nicolas Raufaste, Julian Thompson et Sebastian Verdon. 

L'actuel collectif se place sous la signe de la continuité. Le CAN n'évolue pas de crise en crise, comme cela arrive parfois. Depuis son lancement sous la codirection de Marc-Olivier Wahler en 1995, qui a fixé la ligne à la fois locale, suisse et internationale avant de partir pour gérer le Swiss Institue de New York en 2000 et le Palais de Tokyo en 2006 (2), les choses n'ont pas fondamentalement changé. «Il nous faut garder ce triple aspect. Il permet de promouvoir, de diffuser et de permettre des échanges.» Le sextet rêve ainsi d'avoir des artistes en résidence. «Ce serait possible, d'autant plus qu'il existe ici un petit appartement disponible.» Le centrel entend par ailleurs s'ouvrir largement à la musique et aux performances. Pour cela, il y a la cave. Une vraie cave, comme on en construisait au XIXe siècle, «renforcée par les poutres métalliques de l'usine de chauffages.» Les voisins devraient pouvoir supporter.

Une exposition évolutive 

Il y a un premier pas vers l'accueil d'artistes avec «Sympathie». Il s'agit là d'une exposition évolutive, dont le public voit en ce moment le début. «D'ici le 14 décembre, date de fin, les participants interviendront sur leurs pièces, qu'ils changeront ou modifieront.» Visibles le long du parcours, un atelier et un dépôt ont été créés à leur intention. «Nous avons construit des murs spécialement pour «Sympathie» afin de diviser autrement l'espace.» Certains intervenants vont pouvoir loger. L'inspiration vient en dormant, c'est bien connu. Il y a là des gens connus, comme Denis Savary qu'on voit partout, et d'autres dont on parle moins. Je vous laisse juger. Par ordre alphabétique, il y a (outre Denis Savary et Belle Poudre) Livia Di Giovanna, Frédéric Gabioud, Sara Ivone, Blaise Parmentier, Guillaume Pellay, Marion Ritzmann, Anaïs Wenger et Sophie Yerli. «Chacun de nous a amené des idées de noms.» 

Avec «Sympathie», tout est très propre. Ou plutôt très professionnel. «Nous avons appris à un peu tout faire.» La déambulation se révèle agréable. Surprenante juste ce qu'il faut. Les différentes pièces se retrouvent bien mises en valeur. Il y a des idées. C'est un peu muséal finalement, mais pas trop. Même l'atelier et le dépôt, visitables, ont l'air d'installations conçues comme telles. Du moins pour le moment. «Nous avons prévu en plus trois soirées de performances. La première a eu lieu le 6 octobre. les autres sont prévues le 3 novembre et le 1er décembre.» Tout se terminera le 14 par un finissage, comme l'habitude s'en répand dans les lieux contemporains. L'Association Kunstart et ses six membres repartiront ensuite vers d'autres aventures. Rendez-vous en 2019. 

(1) Les sponsors ont parfois fait des offres en nature pour la rénovation. «Nous avons coltiné un nombre énormes de briques, par exemple.»
(2) Marc-Olivier Wahler est aujourd'hui directeur du MSU Broad Museum, dans le Michigan. Mais il circule beaucoup.

Pratique

«Sympathie», CAN, 37, rue des Moulins, Neuchâtel, jusqu'au 14 décembre. Tél. 032 724 01 60, site www.can.ch Ouvert du mercredi au dimanche. Entrée libre.

Photo (BNJ): L'équipe actuelle, moins un. Ils sont en fait six.

Prochaine chronique le vendredi 12 octobre. On reste à Neuchâtel avec "Pôles" au Muséum.

 

 

 

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