Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NET / Didier Rykner, un justicier des arts

Il faut des trublions. Le monde des musées et du patrimoine ferait autrement n'importe quoi. Il y règne un épais consensus, fait de lâchetés face aux pressions et d'esprit de caste. Surtout en France où les hauts responsables sortent presque tous des mêmes écoles, et par conséquent du mêle moule. Ajoutez chez nos voisins un pouvoir exorbitant des maires, qui n'existe Dieu merci pas en Suisse. Rappelons qu'à Genève, par exemple, la direction (symbolique) de la ville fonctionne par tournus.

Depuis 2003, l'empêcheur de tourner un rond, de démolir des édifices parfois inscrits et de négliger un fonds historique commun se nomme Didier Rykner. Vite qualifié d'«atypique» à cause de sa trajectoire non balisée, l'homme a fondé cette année-là sur le Net «La Tribune de l'art.» «Comprenez-le bien. Il ne s'agit pas d'un blog», explique d'un ton chatouilleux le responsable de ce brûlot. «C'est un journal, au même titre que «Le Monde», «Le Parisien» ou n'importe quel organe de presse.» Parlez lui donc plutôt d'un site...

Articles et brèves

«La Tribune de l'art» comporte des articles et des brèves. Mais l'échelle ne se révèle pas celle des revues sur papier glacé, où l'illustration domine pour attirer le chaland, ni celle des quotidiens, dont l'espace culturel se rabougrit. Les textes, ici, sont longs. Très longs, même. Leur auteur principal Didier Rykner («mais j'ai pu engager une collaboratrice, Bénédicte Bonnet Saint-Georges et des spécialistes écrivent bénévolement pour nous») se lance dans beaucoup de polémiques. Attention! Il ne s'agit pas de billets d'humeur. Tout se voit argumenté. Les adversaires ont pu donner leurs réponses (ce qu'ils refusent parfois de faire). De nombreuses images servent souvent de preuves.

Le site couvre une période historique large. Il va du Moyen Age aux années 1930. «Je parle de ce que j'aime et de ce que je connais.» Et puis l'archéologie comme la création moderne et contemporaine sont des domaines déjà largement couverts. Le terrain, j'ai presque envie de dire le terreau, demeure avant tout français. Didier Rykner, qu'on voit fureter un peu partout, avec un air parfois bougon, ne se limite pas comme ses confrères à Paris et aux grands voyages promotionnels de presse en régions. Il quadrille la province. Nîmes, Saint-Tropez, Abbeville ont ainsi fait récemment la Une chez lui, avec des affaires pas piquées des hannetons.

Un bureau à domicile

Comment Didier fonctionne-t-il? Harry Bellet s'en étonnait dans un article du «Monde» daté du 18 janvier 2007. Le journaliste était alors rendre visite à ce père de trois enfants, dont l'ordinateur se glisse dans la cuisine, «près du réfrigérateur». L'homme faisait alors beaucoup parler de lui (Rykner, pas Bellet). Il menait sa campagne de signatures contre le Louvre d'Abu Dhabi, qui s'est révélé depuis une charrue à chiens et dont l'ouverture semble repoussées aux calendes arabes. Son action faisait parler d'elle jusque dans le «New York Times». Il faut dire que Rykner avait déjà révélé en octobre 2004 à ses lecteurs (évalués à 4000 ou 5000) les accords entre le musée français et Atlanta. Une chose que le Louvre n'acceptera d'admettre qu'à la fin janvier 2006.

Rykner vivait alors dans un petit appartement, «aux murs tapissés de livres d'art et de tableaux». Il travaillait seul. Né en 1961, l'homme était bien diplômé de l'Ecole du Louvre, dont il était sorti diplômé en 1987. Mais, après avoir reçu le titre d'ingénieur, il avait passé par Sciences Po. Le scientifique était ensuite devenu chasseur de têtes. Après être intervenu dans plusieurs entreprises, il avait fini lui-même embauché par la Poste. Un itinéraire très différent de celui des fonctionnaires cravatés et formatés qui ont été de concours en concours, perdant souvent au passage toute personnalité. En bref, Didier n'appartenait pas au sérail, avec toutes les intrigues que suppose ce mot moyen-oriental.

L'affaire Martine Aubry au Louvre

Depuis 2007, le Français a beaucoup annoncé et dénoncé. On se souvient, ce printemps, de la menace révélée d’une nomination par François Hollande de Martine Aubry à la tête du Louvre. Rykner tient ses lecteurs au courant des nominations et des acquisitions. Il révèle des dessous politiques, particulièrement gratinés dans certaines cités d'une France, «qui tend à se féodaliser.» Les grandes municipalités deviennent des baronnies. Quelques exemples de 2013. Nicolas Dumont, maire d'Abbeville, fait autoritairement démolir une église néo-gothique de sa ville: Saint-Jacques. Serge Grouard, maire d'Orléans, parle de raser un quartier historique, ce que finira par empêcher la ministre de la Culture Aurélie Filipetti. Jean-Pierre Tuveri, maire de Saint-Tropez, menace de «densifier sa ville, aux prix de quelques violations de son urbanisme.

Ce n'est bien sûr pas tout! Rykner, l'un des seuls à avoir parlé de l'incendie de l'Hôtel Lambert cet été. Le feu a pourtant détruit un des rares décors survivants d'Eustache Le Sueur (1616-1655). Il critique certains conservateurs de musée. Bruno Ely, d'Aix-en-Provence, devrait avoir du mal à dormir face aux attaques répétées l'accusant (à juste titre) de cacher son fonds au profit d'expositions bling-bling. La gigantesque claque qu'Ely prend aujourd'hui avec l'échec public de «Le grand atelier du Midi» le ramènera peut-être à la raison. Quant à Anne Hidalgo, candidate à la mairie de Paris, elle vient de se voir épinglée après le ratage de la nouvelle place de la République (une horreur!). Notons que la vidéo la montrant éludant toute question a disparu du site après quelques jours. La dame a-t-elle protesté au nom d'un de ces «droits à l'image» qui arrangent aujourd'hui bien des gens?

Un combat sans fin

Le combat continue donc, comme celui que poursuit en Italie sur support papier «Il Giornale dell'arte». Il apparaît sans fin. Rykner l'avait prévu lors du lancement de son site en 2003. «La France est un des pays les plus riches en œuvres d'art, mais aussi l'un de ceux où le vandalisme sévit le plus. (...) Parfois même, ce sont ds institutions censées conserver le patrimoine qui détruisent celui-ci.» Il faut aussi alimenter la machine. «Un site doit recevoir au moins deux contributions par semaine pour vivre», m'expliquait il y a quelques mois l'intéressé. «Il faudrait dans l'idéal avoir un article solide tous les deux jours.» Photo  (DR): Didier Rykner

Adresse

www.latribunedelart.com

Prochaine chronique le mercredi 11 septembre. Le Musée d'art et d'histoire de Genève médiatise ses prêts de Vallotton. Un cache-misère!

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