Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Ne dites plus terroriste

La violence, dit le chanteur Gilles Vigneault, c’est un manque de vocabulaire. Mais la violence est aussi dans le vocabulaire – ce qui revient peut-être au même.

Prenez le mot terrorisme, qui devient le fastfood du discours géopolitique, et dont on peut se demander si l’utilité n’est pas de terroriser ceux qui le lisent ou l’entendent à tout moment, plutôt que de nommer une action violente, extrême et aveugle.

Prise de vertige (ou de paresse) devant la complexité des déchirements du Proche-Orient, entre Tigre et Méditerranée, la médiasphère est tout occupée à chasser le loup solitaire et suicidaire qui, après un séjour dans un camp terroriste quelque part en Syrie, reviendra semer la terreur dans nos rues et sur nos places. Désormais, les enfants perdus et les fortes têtes qui ont le projet d’aller prêter main forte à la résistance que pilonne la dictature sanglante de Bachar el-Assad sont criminels avant même d’avoir bougé : ils «participent à une entreprise terroriste». Il suffit parfois qu’ils laissent une trace sur internet.

Ce qui vient de se passer à Toronto éclaire de manière spectaculaire cette dérive. Michael Zehaf-Bideau, qui a tué un soldat et blessé plusieurs personnes dans son équipée meurtrière au parlement canadien, était sur un chemin chaotique : famille tourmentée, petite délinquance, drogue, prison, et comme d’autres il s’est raccroché en bout de course à l’islam. Il voulait aller étudier le Coran en Arabie saoudite, dit sa mère, et on lui a refusé un passeport. Pourquoi ? Terroriste en puissance : la police s’efforcera, maintenant qu’il est mort, de le démontrer.

Pour sûr, le Canadien était embarqué dans un drôle de voyage personnel. Mais à quoi répondait son acte fou ? A un message subliminal du calife Ibrahim ? On peut avancer, avec plus de vraisemblance, qu’après le refus du passeport il s’est conformé à ce portrait hystérisé partout répandu : le loup solitaire islamisé, etc.

Naturellement, comme d’autres avant lui en Europe, le Canadien a commis un crime injustifiable. Et au temps où Al Qaida menait son djihad global, à New York, Londres, Madrid ou Bali, des milliers de personnes ont été fauchées par des agressions terroristes monstrueuses.

Mais est-ce de cela qu’il s’agit aujourd’hui ? L’«Etat islamique» s’est constitué sur une plaie sunnite purulente dont on connaît l’origine. Du côté syrien, un soulèvement populaire que la dictature bassiste a choisi d’étouffer par le fer et par le feu. Du côté irakien, la résistance d’une minorité, naguère dominante, que le régime mis en place par l’intervention américaine a voulu subjuguer.

Ces deux révoltes, dans la même famille religieuse, ont fusionné, et l’EI contrôle désormais un territoire grand comme deux fois la Suisse, où vivent dix millions d’habitants, qui constitue son principal bassin de recrutement. De tout le monde sunnite, y compris d’Europe et d’Amérique du Nord, viennent des volontaires. Qui peut en être surpris ?

L’historien arabisant français Jean-Pierre Filiu, dès le début, a comparé le conflit syrien à la guerre civile espagnole. Même décision occidentale de non intervention. Même afflux de combattants par des filières clandestines.

Le jugement sur les brigadistes d’Espagne, qui étaient (en Suisse) poursuivis et sévèrement condamnés, a aujourd’hui bien changé. Mais pas encore pour les brigadistes du Levant. Comme le dit Barack Obama, il s’agit «purement et simplement d’une organisation terroriste», et tout le monde l’approuve. L’EI, c’est sûr, use d’une violence extrême : c’est en général ce que font les armées qui veulent vaincre. Il faut cependant rappeler que les premières décapitations de prisonniers étrangers ont commencé après les premiers bombardements américains, et non l’inverse.

Le président Nobel de la paix a donc choisi la guerre qu’il n’aime pas. Il constate une infection, il connaît les responsabilités de son pays, mais il préfère amputer un membre. Il a coalisé dans son alliance les Etats voisins qui ont tous d’une manière ou d’une autre une main dans l’énorme gâchis proche-oriental. Il y aura encore beaucoup de souffrances et de morts.

On peut préférer la manière dont le CICR s’engage dans ce conflit. Peter Maurer, son président, expliquait l’autre jour dans Le Monde comment son organisation s’efforce d’être partout présente, et d’entrer en discussion avec toutes les parties pour avoir accès à toutes les populations qui subissent la guerre. Maurer ne fulmine pas contre le terrorisme. Il connaît le poids des mots. Il sait que les tragédies géopolitiques ont des causes qui ne peuvent pas être traitées par des astuces de vocabulaire. 

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