Zaki Myret

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

Nabilla, ce dérivé financier

La peopolisation des médias. La financiarisation de l’économie. Qu’ont ces deux notions en commun? Tout: perte de substance, perte de sens, et au final, perte de civilisation. 

Prenez l’économie. Toute richesse patrimoniale naît, au départ, d’une entreprise qui produit des biens ou services. Mais dès que l’entreprise se met à coter ses actions et obligations, afin de grandir, la Bourse crée déjà une première déconnexion entre les titres cotés et la valeur réelle de l’entreprise.

Au lieu de refléter fidèlement ses fondamentaux (ses murs, sa marque, son savoir-faire, ses bénéfices), ses titres vont vivre leur vie propre, s’apprécier pour toutes sortes de raisons extérieures à l’entreprise. Il suffit que les taux d’intérêt soient trop bas pour que les investisseurs se mettent à gonfler irrationnellement sa valeur boursière.

Le risque est une perte de substance des titres, dont le prix reflète moins l’activité productive sous-jacente. Mais jusque-là, disons que le lien entre l’investisseur et l’entreprise est maintenu. 

La finance irréelle pèse dix fois l’économie réelle 

Or le processus ne s’arrête pas là. Des instruments financiers dits dérivés, tels que des options, des futures, des swaps de crédit, des produits structurés, vont être à leur tour générés, cette fois pour spéculer sur la valeur des actions et obligations de cette entreprise. La substance se raréfie un peu plus.

Les dérivés vont souvent se baser sur des modèles quantitatifs pour prédire la variation des titres sous-jacents, plutôt que sur des considérations liées à l’entreprise lointaine, située deux étages en dessous. Ces dérivés vont à leur tour servir de base à des dérivés de dérivés qui, pour leur part, vont prendre des paris sur leur variation à la marge («delta») en fonction du sous-jacent, lui-même dérivé. Et ainsi de suite.

Aujourd’hui, cette finance virtuelle (contrats dérivés en circulation), qui est un pari sur la substance, pèse dix fois plus que l’économie réelle, qui est la substance.

Prenez, maintenant, le monde de l’information et des médias. Toute valeur culturelle naît, au départ, d’une production de connaissance, qu’il s’agisse d’une pensée, d’une technique ou d’un art. Sur la matière première appelée talent se bâtit la médiatisation, la notoriété, le marketing. Ces activités annexes «dérivent» d’un travail, d’un effort, d’une qualité, et servent à les diffuser, mais n’ont pas de valeur en soi. 

Or tout comme les dérivés financiers, la médiatisation et la notoriété prétendent désormais être une valeur en soi. Considérez Nabilla. L’archétype d’une star médiatique sans création initiale dont dériverait cette starisation.

Il a suffi d’un «sound bite», ou phrase reprise en boucle («Allô, non mais allô quoi!»), pour la hisser immédiatement aux côtés des plus célèbres citations telles que «Je vous ai compris», ou «I have a dream». Une célébrité disproportionnée (le dérivé), basée sur une phrase (maigre sous-jacent): du vent, basé sur du vent.

De la monnaie de singe culturelle 

Lorsque se multiplient les dérivés médiatiques, la perte de substance entraîne une dépréciation de ces produits. Au bout du compte, le risque est un krach de cette «monnaie de singe» culturelle, au même titre que l’effondrement de valeur potentiel d’une montagne de dérivés financiers basés sur du néant. 

Une société nourrie au vide, qui cumule la «nabillarisation» des médias à la financiarisation de l’économie, ne risque-t-elle pas au final un krach démocratique, pour s’être trop longtemps privée de substance? 

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