Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

N’est pas noir qui veut

Philip Roth a dû sourire. Dans The Human Stain, le plus nobélisable des romanciers américains a raconté les épreuves d’un professeur d’université accusé de racisme par deux étudiants noirs, et qui dissimule, malgré sa peau plutôt pâle, une ascendance afro-américaine.

L’histoire de Rachel Dolezal est encore plus romanesque, mais elle est vraie.

Cette belle jeune femme dans la trentaine, teint hâlé, coiffure afro, était jusqu’à lundi la présidente du chapitre de la NAACP de Spokane (200000 habitants, Etat de Washington). La National Association for the Advancement of Colored People est la plus ancienne et la puissante des organisations de lutte contre la discrimination raciale aux Etats-Unis. A Spokane, ville très blanche de l’Ouest, elle sommeillait. En quelques années, la nouvelle présidente l’a dynamisée, et Rachel Spokane est devenue une personnalité locale : l’université lui a confié un cours dans son département d’études africaines, le Pacific Northwest Inlanderlui a ouvert ses colonnes, la police l’a engagée dans sa commission d’arbitrage.

Mais lundi, la carrière de la jeune noire s’est brisée net : ses parents venaient de révéler que leur fille est blanche, avec tout juste une goutte de sang indien. Rachel, du jour au lendemain, a tout perdu, et elle a dû fuir la ville.

Sa transgression a bien sûr à voir avec son histoire personnelle. Elle a rompu avec son père et sa mère qui avaient adopté, après sa naissance, quatre enfants noirs. Elle a épousé un Afro-américain dont elle a divorcé. Plus troublant : étudiante en beaux-arts à la très noire Howard University, elle s’était plainte de discrimination – en tant que blanche.

Mais derrière cette complexité biographique, le mensonge – généreux – de Rachel dévoile d’un coup cette ambivalence qui n’est pas qu’américaine : la frontière qui sépare les races est à la fois fragile et imperméable. Et la fureur de Spokane est d’autant plus troublante qu’elle éclate juste après cette autre transgression : le passage d’un sexe à l’autre, dans l’euphorie publicitaire, de l’athlète Bruce Jenner devenu Caitlyn.

Il est plus facile de changer de sexe que de peau.

Pour tenir compte quand même du métissage croissant, les Etats-Unis ont introduit de la souplesse dans le recensement : un Américain peut revendiquer plusieurs ethnies, deux, trois, quatre s’il le veut. Mais ce brouillage administratif n’empêche pas la perception commune : on est noir, dans les yeux de l’autre, même si on ne l’est qu’un petit peu.

Et ce qu’on reproche à Rachel Dolezal, c’est d’avoir voulu dérober ce petit peu.

Car si les Afro-américains vérifient chaque jour la persistance d’une barrière de la couleur, ils n’aiment pas que cette frontière soit franchie par jeu. Ils n’apprécient guère les White Negros, les nègres blancs, le déguisement.

Le fils de Tom Hanks, qui s’essaie au rap sous le nom de Chet Haze, revendique ainsi, puisqu’il entre dans cette communauté musicale à dominante noire, de pouvoir utiliser dans ses couplets les termes nigger, ou nigga. Il s’est fait voler dans les plumes.

Un blanc qui joue au noir n’est pas pris au sérieux : il garde sa blancheur comme refuge. Et c’est la question que ses anciens amis posent à Rachel Dolezal : si elle se trouve un jour face à des policiers dans une situation délicate, dira-t-elle qu’elle est noire ou blanche ?

C’est le double jeu qui indispose la NAACP. L’association n’a rien contre les amis blancs, elle en compte parmi ses cadres.

Il arrive pourtant que la transgression et la dissimulation fassent son affaire. Dans les années 30 et 40, son président était le fils d’un couple d’anciens esclaves. Les maîtres, on le sait, usaient et abusaient de leur propriété. Du côté du père comme du côté de la mère, il y avait une ascendance blanche. Et le fils, par le jeu des gènes, n’avait rien de noir : peau claire, cheveux blonds. Grâce à cette apparence, devenu président de la NAACP, il allait dans le sud, se faisant passer pour blanc, et enquêtait incognito sur les lynchages et autres menées racistes.

Sûr qu’il aurait pardonné à Rachel Dolezal son mensonge pour la cause.

D’ailleurs, ce président s’appelait Walter White.

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