Antoine Verdon

ENTREPRENEUR ET INVESTISSEUR, ZURICH

Antoine Verdon crée sa première société, Sandbox SA, après des études de droit à Fribourg et à Saint-Gall, puis dirige un fonds d'investissement basé à Zurich, actif dans les fintechs. Il conseille actuellement plusieurs banques en matière de digitalisation et lance un nouveau projet à l'intersection de la technologie et du secteur juridique. En 2010, il est nommé par le magazine L'Hebdo parmi les « 100 personnalités qui font la Suisse romande ».

N'avez-vous vraiment rien à cacher?

On dit souvent que les atteintes à la vie privée (collecte d'informations personnelles, caméras de surveillance, etc.) ne sont pas graves tant que l'on n'a rien à cacher. Je n'avais jamais réussi à exprimer pourquoi cette affirmation me dérangeait, jusqu'à ce que je tombe sur cet excellent essai de Daniel J. Solove, professeur de droit à la George Washington University, en rapport avec les récentes révélations d'Edward Snowden sur le programme de surveillance PRISM du gouvernement américain.

Le problème est que les atteintes à la vie privée sont comme les atteintes à l'environnement: chacune d'entre elle est minime et n'est pas grave en soi. C'est quand elles sont cumulées que des dommages apparaissent. De même, chaque petite information que nous donnons à l'Etat (numéros de téléphone composés, données de cartes de crédit, informations de géolocalisation, etc.) est relativement anodine en soi, mais en combinant ces informations tel que le fait la NSA, l'Etat est à même d'en apprendre plus sur nous que ce que nous pourrions souhaiter lui révéler.

Par exemple, le fait qu'une personne se documente sur le cancer ne nous donne pas beaucoup d'informations: peut-être est-elle étudiante en médecine, peut-être a-t-elle un intérêt général pour les questions liées à cette maladie. Mais cette information, combinée à des données de géolocalisation (ex. une visite hebdomadaire à l'hôpital) ou à l'achat d'une perruque permet de déduire qu'elle est en train de subir une chimiothérapie. Information qu'elle ne souhaitera pas forcément cacher, mais au moins voudra-t-elle avoir le choix de la divulguer ou non.

Si vous achetez des livres sur la méthamphétamine, dit Solove, vous pouvez certes avoir pour projet de vous lancer dans la construction d'un laboratoire clandestin, mais peut-être faites-vous simplement des recherches sur le personnage d'un roman que vous êtes en train d'écrire. Ne seriez-vous alors pas embêté de vous retrouver sur une liste de suspects? Même si vous serez finalement à même de prouver votre innocence, n'auriez-vous pas peur d'un gouvernement qui pourrait, sur recommandation d'un algorithme, bloquer temporairement votre compte bancaire ou vous refuser l'accès au transport aérien?

"Tout le monde est coupable de quelque chose ou a quelque chose à cacher. Tout ce qu'il faut, c'est y regarder de plus près pour trouver quoi", disait Soljenitsyne. Même sans être malade et sans avoir commis de crime, pouvez-vous affirmer que vous seriez en faveur d'une transparence totale, sûr de n'avoir jamais fait d'erreur dans votre déclaration d'impôt, d'avoir toujours respecté les franchises douanières et les règles relatives aux droits d'auteur, ou de n'avoir jamais accepté un objet indûment?

Regardez cette comparaison entre la taille des archives de la Stasi et l'ampleur des connaissances que l'Etat américain a accumulé sur ses citoyens (et sur les autres) et réfléchissez bien quand on vous dira la prochaine fois que si vous n'avez rien à cacher, donc rien à craindre.

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