Zaki Myret

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

Pourquoi il y a tant d'indécis en France

En écoutant les 11 candidats à l'élection française jeudi, il paraissait évident qu'il faudrait idéalement pouvoir en élire une brochette de 4 ou 5 à la fois, et créer une sorte de collège présidentiel, une "task force" qui seule réunirait les compétences pour diriger la France. 
 
Pourquoi? Parce qu'ils sont comme 11 pièces d'un puzzle: chacun ne reflète qu'un morceau de la réalité, ne couvre qu'un spectre plus ou moins étroit, ne s'adresse qu'à un segment précis d'électeurs. La société est segmentée, ces candidats en sont le miroir. On a 11 quasi spécialistes (même si, dans la nuance, 3 sur 11 sont clairement à plus large spectre, et ce sont les mieux notés dans les sondages; et 2 ou 3 n'ont pas grand chose à faire dans cette élection). 
 
Après les avoir tous écoutés, seul le puzzle complété fait sens. Car chaque programme se résume à 1 ou 2 points forts, puis le discours s'effiloche et s'amaigrit à mesure qu'on les confronte à d'autres domaines. Marine Le Pen ne convainc pas au plan économique dans ses démonstrations sur le retour au franc français; Francois Fillon n'a nul discours sur le déclassement, pourtant coeur de cible des nouveaux populistes; Emmanuel Macron se perd dès qu'il sort de la bourgeoisie moyenne et fortunée. Jean-Luc Mélenchon est peu persuasif sur la dette et la compétitivité.
 
Et ce n'est pas seulement parce qu'il n'y avait hier que 15 minutes de temps de parole. C'est un constat général depuis le début de la campagne.
 
Certains, on l'admettra, sont excellents sur leurs sujets de prédilection, et bénéficient de leur charisme, à l'instar de Fillon, Le Pen, Mélenchon et Asselineau. Mais chacun laisse de côté des pans entiers des problèmes des Français, qu'il espère transmettre à celui qui succédera à son quinquennat. Aucun n'embrasse toutes les strates de Français, du bas de l'échelle sociale jusqu'au sommet. C'est seulement quand on les écoute à peu près tous qu'émerge la fresque complexe de ce qu'est aujourd'hui la France. Aucun ne semble avoir d'envergure assez large pour être l'unificateur d'une société disloquée et porter l'ensemble de la nation, comme jadis de Gaulle ou Mitterrand, s'affranchissant un peu des dogmes ou des lobbies, le temps d'être père (ou mère) de la nation.
 
Dès lors, comment trancher entre des candidats qui se divisent la réalité en 11 morceaux? Le problème des spécialistes, c'est qu'une fois au pouvoir, ils ne mettront toute leur énergie que sur 2 ou 3 réalisations qui sont leur marque de fabrique, mais ne feront pas la différence sur le reste, et le délégueront à leur cabinet de gestionnaires. A l'échelle de l'appareil d'Etat, les quatre principaux candidats apparaissent un peu comme un modèle standard de voiture, décliné 4 fois, sur lequel seuls les options et accessoires permetteraient, au fond, de faire la différence. Méritent-ils autant d'attention? L'audience phénoménale qu'ils captent actuellement laisse croire à tort que le/a Président/e de la République française aura un impact fondamental sur tous les aspects de la vie des citoyens; or cela n'aura pas été démontré au cours de cette campagne.
 
Les Français voteront dimanche pour ce qui leur paraîtra le plus urgent, faute de projet plus vaste d'un leader s'inscrivant dans le long terme. Et cela pourrait bien profiter à Marine Le Pen.
 
Cet assemblage de 11 solutions partielles explique en tous les cas une chose: le niveau sans précédent d'indécis parmi les électeurs.

 

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