Zaki Myret

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

Les Chiens de garde 2.0

A propos de la violence qui s’exerce sur les réseaux sociaux, le philosophe Raphael Enthoven déclarait au Figaro: «Twitter n’est pas un espace de dialogue, mais le terrain favori de ce que Tocqueville appelait la tyrannie de la majorité (…) Toute contradiction est une offense et on débat en s’indignant (…) Twitter promeut la sottise par le vacarme.» Il en va de même, évidemment, de Facebook. 

Depuis des mois, on voit progresser une dérive malsaine. L’éclatement continu de «polémiques» autour d’une personnalité publique, cible de commentaires violents et d’effets de meute brutaux. Les cas s’enchaînent. Politiciens d’ici et d’ailleurs, intellectuels,  journalistes, sportifs, artistes se retrouvent lynchés à intervalles réguliers. Il y a toujours une parole qu’on ne supporte pas, qui scandalise, choque, indigne la place du village social, et dont profitent des sortes de «black blocs» - anonymes ou non - pour s’infiltrer dans le flux de grandiloquence morale.

En général, une personne a fait une déclaration sur Twitter ou Facebook, ou hors des réseaux. Cet avis est hors consensus, provocateur, radical, choquant, ou condamnable. Les degrés de gravité varient. Mais le rituel qui va s’ensuivre, lui, ne varie pas. Le premier cri d’indignation est posté, et très vite une meute hurlante mitraille sur le fil une rafale d’insultes et de dénigrements. La bastonnade s’intensifie. Un premier cercle de dénonciation s’étend à un cercle plus large qui amplifie le scandale, qui devient viral. Captures d’écran ou vidéos tournent en boucle, chacun y va de son indignation vertueuse. Le mot de trop justifie l’hystérie haineuse.

Le phénomène est en inflation. En soi, la dénonciation peut permettre un degré de contrôle social susceptible de décourager des paroles inacceptables. Mais le lynchage, la démesure, la mise au pilori qui se standardisent deviennent plus problématiques que ce qu’ils combattent: la somme des réactions finit par augmenter - et non diminuer - l’expression totale de haine. 

Lorsqu’il s’agit de juger une parole controversée, c’est «open bar». L’agressivité sans limites devient autorisée. Le commentaire initial était violent, obscène, pathologique? Les réactions pourront l’être davantage. D’un coup, des facebookers et twittos jusque-là invisibles amassent des dizaines de réactions, parce qu’ils jugent, condamnent, s’indignent. C’est ainsi que de braves citoyens peuvent se valoriser et se défouler sans risque, dans l’espace sécurisé de l’acte collectif approuvé.

Que deviennent alors Facebook et Twitter? Un bûcher du Moyen Age, un tribunal de foire, une arène de jeux romains. Les polémiques ordurières captent une part démesurée de l’audience sur les réseaux, aux dépens d’échanges constructifs, documentés et de qualité. Dommage, car les réseaux gardent le potentiel pour être le meilleur outil d’échange de connaissances que l’on ait connu. Mais ils sont trop souvent détournés pour amplifier des scandales qui auraient pu rester insignifiants. Affamés de sensationnalisme, ceux qui aboient le plus fort sur les réseaux prétendent ainsi recruter un maximum de voix pour décourager certaines idées, mais apportent en même temps de nouveaux adhérents à ces dernières et participent eux-mêmes à souiller le débat. L’entreprise est donc perdante.

Avec les réseaux, la société revient à une forme arriérée de châtiment par la fustigation publique et le bannissement. Cela avilit le débat d’idées. Et nombre de personnalités renoncent à exprimer des opinions par peur de voir leur réputation dévastée par ce «fléau social», dans les termes de l’animateur sportif Nelson Monfort. Tant que le réflexe clanique et reptilien prévaudra sur le dialogue élevé et dépassionné, le débat sera mort.

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