Zaki Myret

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

L’Europe, de gré ou de force?

A nos compatriotes helvétiques, nous posons ici la question des options réalistes - je dis bien réalistes - qui se présentent à la Suisse, dans ses relations futures avec l’UE. A la question «de gré ou de force?» les pro-européens répondront: «L’Europe de gré oui, mais sûrement pas de force!

Car l’Europe est une expérience inédite de libre adhésion et ceux qui l’ont rejointe l’ont choisie librement.» A l’opposé, les anti-européens diront: «De gré ou de force? Vous plaisantez! Ni l’un ni l’autre.
Si le peuple votait sur l’Europe, la réponse serait un non cinglant.»  

Et puis, il y a la réalité. Celle de l’engrenage européen. Celle des nécessités suisses. Celle que l’on ne peut évacuer d’un revers de la main. Celle de notre intégration inexorable dans cet ensemble. De gré ou de force. La Suisse a rendez-vous, dans ce numéro de Bilan, avec la fatalité de l’Europe. Avec la vision lucide des négociateurs suisses qui se rendent régulièrement à Bruxelles. 

Plus eurocompatible que certains membres

Leur constat est sans appel: à ce jour, si l’on prend l’ensemble des dossiers, la Suisse est même plus intégrée dans l’UE que certains pays membres, qui ont formellement adopté le droit communautaire, mais qui sont moins avancés que nous dans la mise en œuvre. Certes, nous ne reprenons pas le droit communautaire, mais notre degré d’équivalence, soit de compatibilité du droit suisse avec les différentes normes et directives, fait de nous des champions de la transposition du droit européen. Sur des accords comme Schengen et Dublin, la Suisse reprend le droit européen de manière automatique, sans l’appeler ainsi.

Il existe une telle interdépendance entre l’économie suisse et celles de l’UE, que nous n’avons pas le choix. La coopération a été, et restera, affaire de survie.

La Suisse politique est, quant à elle, lucide et pragmatique. Mais elle est bien seule. Pour respecter la votation du 9 février sans sacrifier la libre circulation, le texte sur l’immigration sera élimé à coup d’initiatives parlementaires. Le compromis sera tel, que l’esprit d’origine s’y sera perdu. Les intérêts avec l’UE sont en train de primer. Il ne faut juste pas le dire trop fort. 

Alors, quand on observe l’écart entre cet état de fait et l’idéologie dominante en Suisse, celle d’un îlot indépendant et préservé, on réalise le décalage qui se creuse, et le «déni d’Europe» qu’on cultive. Pour la classe politique suisse, c’est le grand écart. Elle sait que l’impasse n’est pas une option, ni la rupture. Les bilatérales I et II devront être sauvées et adaptées; les discussions devront s’intensifier. Et toute nouvelle percée se fera au prix d’une reprise toujours plus grande du droit européen. Une convergence à marche forcée.

Dans La dynamique de l’Occident (1939), Norbert Elias démontre que les Etats-nations se sont toujours redéfinis, dès le Moyen-Age, à des échelles sans cesse plus larges. L’histoire de la France, c’est cinq siècles de luttes entre seigneurs, le vainqueur absorbant le territoire du vaincu. La centralisation du pouvoir et la rationalisation des tâches se sont étendues sur un territoire toujours plus vaste, jusqu’à l’imposition de la langue française à 43 régions linguistiques différentes.

La centralisation européenne résulte de l’interdépendance entre les unités. Comme celle qui lie les destins de la Suisse et de l’Europe. Elias écrit que «l’heure d’un pouvoir central fort approche […] quand les entités se répartissent si également qu’il ne peut y avoir ni alliances, ni combats, ni victoire décisive». Nous y sommes. Tout le monde se tient. Même la Grèce tient l’Europe: sans elle, impossible de préserver l’idée même d’Europe.

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