Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉES / Tiens! Genève a un programme

Demandez le programme! C'était, jadis, un cri à l'entrée des théâtres. L'ennui, c'est qu'il fallait payer pour savoir. Eh bien, je vais vous communiquer gratuitement celui des Musées d'art et d'histoire de Genève (MAH). Il s'agit pourtant d'une rareté. Ces dernières années, le public comme la presse avaient l'impression de progresser ici dans le noir. Y avait-il vraiment un programme? 

Entre novembre 2013 et septembre 2014, trois expositions se tiendront au Musée d'art et d'histoire lui-même. Konrad Witz ouvrira les feux du 1er novembre au 23 février. Il s'agit bien sûr de célébrer (tardivement) la fin de la restauration des volets du retable de la cathédrale Saint-Pierre. La manifestation aurait sans doute eu davantage d'éclat, si le feu vert avait été donné un peu plus tôt aux commissaires. Difficile d'emprunter à la dernière minute des chefs-d’œuvre du XVe siècle... 

Corps et esprits suivra dans un autre lieu du musée entre le 31 janvier et le 27 avril. Il s'agira, sans strabismes divergents, de procéder à des «regards croisés sur la Méditerranée antique». Il y aura bien sûr, en hors-d’œuvre du futur musée, des pièces tirées de la collection Jean Claude Gandur. Mais ce sera aussi l'occasion de rappeler l'importance de l'archéologue genevois Edouard Naville, dont les archives ont récemment rejoint le musée. 

L'année se terminera du 20 juin au 28 septembre avec Rodin, L'accident et l'aléatoire. Le sculpteur a en effet beaucoup repris certaines de ces statues, les hybridant et les marcottant. La manifestation sera conçue en collaboration avec le Musé Rodin de Paris, qui tire encore aujourd'hui pas mal de bronzes contre argent comptant. Celui de référence sera pourtant ici d'époque. C'est l'artiste lui-même qui a offert à Genève «La muse tragique». 

Une seule exposition reste prévue à la Maison Tavel. Elle s'annonce il est vrai redoutable. Apprendre à savoir marquera du 8 octobre au 16 mars les 25 ans de la Criée (ou Communauté de recherches interdisciplinaires sur l'éducation et l'enfance). Ces gens avaient déjà bénéficié de plusieurs présentations à l'annexe de Conches du MEG. Mais comme chacun sait, Conches c'est fini. 

Le Cabinet des arts graphiques ne demeurera plus aux abonnés absents en 2013-2014. Il offrira trois accrochages. Picasso devant la télé rappellera, du 11 octobre au 15 décembre, que le maître a été fidèle au poste depuis 1960. Cette nouvelle source d'images se devait de laisser des traces. Il s'agira là d'une coproduction avec Le Consortium de Dijon. 

Le Grison Not Vital, récemment fêté à la galerie Guy Bärtschi, succédera à l'Espagnol du 7 janvier au 13 avril. Il s'agira d'en montrer les dessins ou les estampes, inspirés aussi bien par l'Engadine que par la Chine ou l'Egypte. La saison sera close grâce à Satires, du 16 mai au 31 août. Les caricatures britanniques du XVIIIe siècle, dues à des gens comme Hogarth ou Rowlandson, se verront opposées aux créations genevoises analogues d'Huber et de Töpffer père. Une bonne idée. 

Trois expositions sont également agendées au Musée Rath. Héros antiques ouvrira les feux, du 29 novembre au 2 mars. Les tapisseries anciennes du MAH et celles de la Fondation Toms-Pauli de Lausanne feront ami-ami avec d'autres pièces de la Collection Gandur et d'anciens moulages en plâtre de l'Université de Genève, que veut sauver le professeur Laurenz Baumer. 

Viendra ensuite, du 30 avril au 20 juillet, le second moment éprouvant de l'année, avec la Criée. Il s'agit d'Humaniser la guerre? Ce machin bien pensant célébrera les 150 ans de la première Convention de la Croix-Rouge en 1864. Apparemment le tout nouveau Musée de la Croix-Rouge et du Croissant rouge ne suffisait pas. Il s'agit là d'une coproduction avec le Mémorial de Caen, la ville d'où vient Jean-Yves Marin, directeur des MAH. 

La série se terminera au Rath, du 5 septembre au 4 janvier, avec Gustave Courbet, Les années suisses. On sait que le Franc-Comtois a dû se réfugier à La Tour-de-Peilz de 1873 à 1877. Il y a beaucoup (trop) peint, afin de payer ses dettes. Des petites mains l'ont énormément aidé. Il s'agit de savoir qui a fait quoi. Rappelons qu'avant cette exposition, coproduite avec la Fondation Beyeler, le sujet avait déjà été (mal?)traité par l'exposition du Salon du livre de 2012. 

Il faut encore signaler la prestation annoncée par la Bibliothèque d'art et d'archéologie. Elle portera du 5 novembre au 31 mai sur Les livres de photographes. Ce ne sont pas les exemples qui manquent. Ils iront cette fois de Man Ray à Martin Parr, en passant par les Romands Olivier Vogelsang et Steeve Iuncker. 

Voilà. Par rapport aux programmes de l'ère Cäsar Menz, cela peut sembler bien mince. Mais c'est voulu tel. Le tout ne casse pas trois pattes à un canard, avec tout de même des choses honorables: Rodin, Courbet, Witz. On aurait juste aimé deux ou trois coups d'éclat. Un peu de folie. Pourquoi Genève doit-elle toujours se retrouver à la traîne helvétique?

Photo MAH. L'enfant Jésus de Konrad Witz.

 

La collection Luquet de Saint-Germain quitte le musée

C'était en 2003. Autant dire il y a des années lumière. Cäsar Menz, qui dirigeait alors le Musée d'art et d'histoire (MAH), poussait à la confection, si j'ose dire, d'expositions dédiées à la couture. Il y avait les robes de l'Ermitage ou le matelassé dans tous ses états. 

Sa rencontre avec Danielle Luquet de Saint-Germain pouvait donc se matérialiser sous forme d'une présentation d'été. La dame, qui devait alors être alors être en début de cinquantaine, avait été le mannequin préféré d'Yves Saint Laurent. Il avait inventé sur elle son smoking pantalon et sa saharienne. Un mariage avec le galeriste Daniel Varenne, établi à Genève, avait permis à la Française de collectionner «sur un grand pied» les modèles de haute couture. Elle passait pour posséder plus de 3000 vêtements, qu'elle déposait au MAH, où Alexandre Fiette s'en occupait.

Saint Laurent avant tout 

Intitulé sobrement «Mode, passion et collection, Le regard d'une femme», la manifestation a donc eu lieu il y a dix ans. Une réussite dans le genre. Il y avait non seulement là du Saint-Laurent en veux-tu, en voilà, mais du Claude Montana, du Dior, du Christian Lacroix ou du Thierry Mugler. L'ensemble n'offrait rien d'historique. Il était formé de coups de cœur, au moment des défilés. Daniel Varenne, dont Danielle Luquet était déjà séparée, se plaignait un peu que le tout lui ait coûté fort cher. 

Et puis, les choses se sont gâtées. Le musée trouvait que tous ces atours prenaient bien de la place. Ils se sentait moins mode. Et puis Cäsar Menz, aujourd'hui retourné en Suisse alémanique, s'est vu congédié comme un malpropre. Et on ne peut pas dire que son remplaçant Jean-Yves Marin semble très chiffons. Danielle a dû au final reprendre sa collection. Un ensemble aujourd'hui évalué de manière tapageuse à 10.000 vêtements, voire 12.000 dans la presse anglo-saxonne.

350 vêtement proposés en octobre 

Si l'on reparle de la collection Luquet de Saint-Germain, c'est parce qu'elle est à vendre. Daniel Varenne a longtemps pensé qu'elle affriolerait les Russes ou les Chinois. Seulement voilà! Il faut des stars pour attirer les visiteurs exotiques, et Danielle n'est constitue hélas pas une. C'est pour Bowie himself, après tout, que les visiteurs assiègent aujourd'hui le Victoria & Albert de Londres, et non pas pour ses frusques. 

Ce n'est ni Christie's, ni Sotheby's, ni même Tajan ou PIASA, qui proposeront le 14 octobre 350 à l'Hôtel Drouot 350 vêtements tirés de cette masse. L'étude Gros et Delettrez ne fait pas partie des grands de la profession. Aussi Georges Delettrez fait-il monter la mayonnaise depuis le printemps. «Danielle habitait à Genève un énorme appartement avec un dressing-room de 500 mètres carrés.» «L'inventaire a pris cinq semaines.» «Cet ensemble était gardé avec un soin incroyable, dans des conditions de musée.» Et pour cause! Il s'agit du MAH, dont le nom ne se voit jamais cité. 

Estimations coquettes

Les estimations restent coquettes, alors que la mode d'occasion ne se vend pas toujours si bien que ça. Pour la célèbre robe de mousseline noire transparente d'YSL, avec un volant de plumes d'autruche placé à l'endroit stratégique, il faudra compter entre 13.000 et 15.000 euros. La robe Picasso du même, brodée par Lesage, se voit prisée entre 10.000 et 12.000. Et ainsi de suite... 

Tout va donc quitter Genève. Sans regrets du musée, apparemment. «Il devrait y avoir d'autres ventes ultérieurement.» Combien de ventes, au fait?

Prochaine chronique le samedi 6 juillet. "Dynamo", au Grand Palais de Paris, se termine le 22 juillet. Retour sur la chose, avec le commissaire Matthieu Poirier.

 

 

 

 

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