Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉES/Les contrôles à l'entrée peinent à se multiplier

«Musei blindati». Musées blindés. La manchette d'«Il Gazzettino» fait craindre à Venise une fouille en règle. Aussi, avant de pénétrer au Correr afin de voir l'exposition «Schiavone», qui vient de commencer, ai-je déposé mon sac tout près, chez des amis. On ne sait jamais ce que vont objecter des caissiers en gilets pare-balles. Soyons prudents. 

Inutile, sans doute, de vous raconter la suite. Je suis passé les doigts dans le nez (c'est une image, bien sûr!). Personne ne m'a rien demandé. Il n'y avait pas le plus petit début d'un portique de sécurité. Comme toujours, la presse s'était grisée de grands mots, même si pour une fois elle ne visait pas à créer une angoisse supplémentaire, mais à rassurer. Il est vrai qu'un quotidien concurrent parlait, lui, de «contrôles plus stricts». Comme s'ils pouvaient l'être, vu que les dits contrôles n'existent tout simplement pas!

Fatigue rapide 

Il m'a donc à nouveau fallu affronter la «planète journalistes», souvent située en dehors du monde réel. C'est un univers où chacun apparaît sans cesse «en état de choc», alors que les gens continuent comme ils peuvent leur existence. Car en fait, aucun musée italien ne semble vraiment «blindé», si ce n'est celui du Vatican à Rome et les Offices de Florence. Là, effectivement, il y a vérification. Autrement, un laisser faire total subsiste. Pour tout vous dire, le Palazzo Pitti de la même Florence a un temps possédé son portique, avec une sonnerie et des employés regardant sur un écran. C'était lors d'une alerte terroriste précédente. Le portique s'est depuis vu rangé je ne sais où. La vigilance n'a eu qu'un temps. 

Et en France? Idem jusqu'au 13 novembre. Ce soir-là, d'ailleurs, je me trouvais au Louvre, qui reste ouvert en soirée le vendredi. J'avais oublié mes clefs dans une poche. Un instant de distraction. Il y a eu une alerte. Le gardien m'a fait, d'un geste las, le signe de passer quand même. Il faut dire que l'institution constitue le musée le plus visité du monde, près de dix millions de clients par an, ce qui a créé chez ses employés une certaine fatigue. Le contrôle a en plus ici plus de dix ans. C'est long, une décennie...

Le pari anglais

Et ailleurs à Paris? Au gré du preneur, jusqu'à la mi-novembre 2015. Guimet, où le public ne se bouscule pas, fait depuis longtemps les choses avec méthode. Beaubourg s'est mis au portique à la fin de l'été seulement, avec des files d'attente interminables. Il faut dire que le nombre d'appareils restait très faible. Deux. Si l'on veut se donner le temps du sérieux, sans faire perdre celui des autres, il en eut fallu le double ou le triple, comme au château de Versailles. Il serait aussi nécessaire que les visiteurs arrivent sans bagages lourds. Le samedi 14 novembre, puisque les musées ont en fait ouvert la matinée suivant les attentats, j'ai ainsi vu un couple arrivant avec une valise au Musée Rodin. Pourquoi pas une déménageuse? 

Inutile ici de parler de la province. Il faut dire que, vu le public se pressant dans les musées de certaines villes, il semble difficile d'y voir une cible. L'Angleterre, elle, a fait le choix du risque. Aucun contrôle à l'entrée du British Museum, de la National Gallery ou de la Tate Britain. Depuis la dernière guerre, les Britanniques ont pris l'habitude de vivre avec le danger. Pensez qu'il y a tout de même eu ici une IRA (ou armée secrète irlandaise) posant des bombes partout. Un seul lieu fait figure d'exception. Il s'agit de la Queen's Gallery. Mais n'oublions pas que cette dernière se situe dans Buckhingham Palace. Des messieurs et des dames en uniforme, parlant une langue admirable, vous fouillent jusqu'au tréfonds des poches tout en vous parlant de la pluie et du beau temps. En Suisse, où nous vivons comme chacun sait sur une île, je n'ai pas d'exemple de contrôle permanent à citer.

Le risque du vol 

Que va maintenant faire l'Italie des «blindages»? Je n'en sais trop rien. Je rappellerai cependant que nombre d'institutions de la Péninsule restent désespérément désertes. Il existe trop de musées. J'étais il y a quelques jours aux Eremitani de Padoue, où quelques chefs-d’œuvre (Giotto, Bellini, Romanino...) semblent égarés au milieu d'un nombre considérable des croûtes. Il y avait bien sûr quelques visiteurs à l'exposition Felice Casorati, un beau peintre des débuts du XXe siècle (1). Dans le reste du bâtiment, qui se révèle immense avec ses deux cloîtres, je n'ai en revanche personne, si ce n'est des gardiens. 

Dans ces cas-là, le risque majeur me semble demeurer celui du vol. Je vous ai parlé, il y a environ une semaine, du braquage du Museo del Castelvecchio de Vérone, lui aussi boudé par les visiteurs. Des cambrioleurs sont repartis avec dix-sept tableaux. Il eut été plus difficile de tenter un tel coup de force dans des salles bondées. Et des Eremitani comme des Castelvecchio, il en existe des centaines dans le pays, où des malfrats pourraient presque s’approvisionner en libre-service... 

(1) L'exposition Casorati demeure en revanche médiocre.

Photo (DR). La Piscine de Roubaix, l'un des rares musées très visités de province française, où le portique a fait son appariiton en octobre 2014.

Prochaine chronique le jeudi 3 décembre. Beaubourg rend (enfin) hommage à Wifredo Lam.

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