Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉES / Comment vont les travaux prévus en Suisse?

Il existe deux manières de regarder les choses. La première consiste à les voir de trop près. Elles finissent ainsi par vous obnubiler. La seconde exige une certaine distance. Tout se relativise alors. La longue vue a le pouvoir de dédramatiser. 

Je vous ai ainsi parlé lundi 23 juin du Musée d'art et d'histoire de Genève (MAH). L'affaire de son agrandissement a beau avoir commencé en 1997-1998, les passions ne semblent pas prêtes de s'éteindre. Je dirais même qu'elles s'exacerbent. Certaines gens ne parlent que de cela. Moi pas. Je suis un peu dans la position de Jean Cocteau, à qui l'on demandait en 1944 ce qu'il pensait de la guerre. Le poète avait répondu: "Rien, c'est trop long." 

Pour pouvoir juger les choses, j'ai tout de même jeté un œil sur ce qui se passait ailleurs en Suisse. Il faut comparer le comparable. La situation française apparaît très différente. Un nouveau musée tient, outre Jura, des faits du prince, même si le prince en question porte une écharpe de maire. En Suisse, pays plus démocratique, les citoyens décident. Ils le font généralement de manière négative en multipliant les recours, puis les demandes de référendum.

Turbulences pour le pôle lausannois 

A Lausanne, le Pôle muséal traverse des zones de turbulence. On sait qu'il s'agit de construire un vaste bâtiment, imaginé par l'atelier italo-espagnol Barozzi-Veiga, à la place d'une halle de la gare. Or cette halle, il est vrai protégée, a pris des airs de cathédrale de Chartres. Des riverains attaquent son gabarit,  imposant et pour tout dire hors normes. Les défenseurs du patrimoine pleurent la mort d'un bâtiment de 1911, qui ne possède pourtant pas les qualités architecturales de la gare elle-même, élevée pendant la guerre de 1914 par l'excellent Alphonse Laverrière. 

Après bien des épisodes que je vous épargne, on en est arrivé à la mise à l'enquête le 20 mai 2014. Il y a eu pose de gabarits. Les gens avaient jusqu'au 19 juin pour manifester leurs désaccords. Notons que le très actif Collectif Gare a pris les choses en mains. Une lettre type à signer figure sur leur site. D'autres gens s'inquiètent des coûts galopants. N'a-t-on pas passé d'un projet à 75 millions pour le seul Musée cantonal des beaux-arts, supposé déménager depuis 1992, à un pôle regroupant le dit musée, l'Elysée et le Mudac? L'ensemble coûterait, si tout va bien, 200 millions. Les élus Pascal Broulis et Anne-Catherine Lyon ont intérêt à réussir leur coup, pour une ouverture maintenue entre 2016 et 2020. Ils ont gardé au travers de la gorge l'échec de la votation publique sur le (mauvais) projet de Bellerive en 2008.

Berne en pleine débandade

Un peu plus loin, Berne semble dans la confusion totale. Il existe bien depuis 2013,un projet avec variantes du Studio Jordi, afin d'agrandir une nouvelle fois le Kunstmuseum. L'idée remonte loin. L'ennui, c'est que l'institution a perdu en cours de route son mécène potentiel Hansjörg Wyss. On voit d'autant plus mal comment la transformation d'un bâtiment, de l'autre côté de la Hodlerstrasse pourrait se financer, que Berne traîne le boulet du Paul Klee Zentrum. 

Ouvert en fanfare il y a neuf ans, cet audacieux édifice de Renzo Piano, qui s'est retrouvé depuis dans une banlieue gangrenée de petits immeubles (Berne s'accroît aussi!), se porte en effet très mal. Il n'arrive pas à tourner et accumule les déficits. Le Zentrum désire un mariage de raison avec le Kunstmuseum, qui n'en veut pas vraiment. Il faudra néanmoins sinon une fusion, du moins des synergies. L'affaire n'en finit pas d'en finir. Il ne semble rien y avoir de neuf depuis un an.

Oppositions délirantes à Zurich 

Tout semblait rouler pour le Kunsthaus de Zurich, qui a déjà reçu trois extensions depuis son ouverture en 1910. Hélas! Si l'argent ne pose ici aucun problème, ce sont les recourants qui se manifestent ici. Le début des travaux du bâtiment un peu froid de l'Anglais David Chipperfield était prévu pour décembre 2013. Ils sont suspendus. Déboutée par le tribunal cantonal de première instance, en août 2013, la Fondation lucernoise Archicultura a gagné en décembre de la même année, après avoir fait recours. Active depuis dix ans dans le canton, où elle a un bureau, elle possède bien les qualités pour s'opposer. Le Kunsthaus n'ira pas devant le Tribunal fédéral, afin de ne pas retarder les choses. Chacun sait que l'attente aura un coût. Le temps, c'est de l'argent. 

Que veut Archicultura? Le maintien de deux halles, assez jolies, du XIXe siècle sur le Heimplatz. Le Kunsthaus ferait mieux selon elle de s'égailler dans la ville, où il occuperait différents bâtiments déjà existants. La chose peut sembler absurde. Il faudra cependant un jugement sur le fond pour que le Kunsthaus puisse aller de l'avant, en attendant une ouverture ajounée bien au-delà de 2017.

Bâle, lui, termine son bâtiment

Et Bâle pour finir? Là, tout va bien. On sait que les Bâlois sont plus dynamiques. En témoigne l'immense halle de la Messe, construite par l'équipe Herzog et DeMeuron en moins d'un an (2012-2013). Une fois de plus, les choses sont rondement menées. Dès que l'autorisation a été donnée, des démolisseurs ont abattu le pâté de maison en face de l'actuel Kunstmuseum. Une verrue des années 1950-1960 défigurant une jolie rue composée d'édifices des XVIIIe et XIXe siècles. Le trou s'est vu creusé dans la foulée. On était l'automne dernier. Le 17 juin, lors du vernissage d'"Art/Basel", les passants ont constaté que le bâtiment imaginé par les architectes Christ et Gantenbein arrivait à la hauteur du toit. Les premières fenêtres étaient même en place. 

Tout devrait continuer à ce rythme. En février 2015, l'actuel Kunstmuseum, bel édifice un peu massif inauguré en 1936, fermera ses portes. Il s'agira d'aménager la partie souterraine reliant l'ancienne et la nouvelle partie. Il faudra ensuite redéployer les collections, dont de nombreuses expositions internationales ne cessent de révéler des richesses inconnues et souvent insolites. L'ouverture totale est prévue début 2016. 

Et voilà!

Photo (DR): Image de synthèse pour le musée prévu à la gare de Lausanne.

Prochaine chronique le vendredi 27 juin. Rodin revient à Genève.

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