Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE/Un Fries très cher pour Fribourg

C'est un joli tableau, à peine plus grand qu'une carte postale. La Vierge lit un livre, tout en tenant l'Enfant sur ses genoux. A l'arrière, un vieillard en rouge tient davantage du portait de donateur que du saint Joseph. Cette œuvre du peintre Hans Fries (vers 1465-vers 1523) était accrochée depuis deux ans au Musée d'art et d'histoire de Fribourg, en tant que prêt. Elle y figure aujourd'hui en pleine propriété. Prenant son bâton de pèlerin, ou de plutôt de pèlerine, la directrice de l'institution Verena Villiger Steinauer est parvenue à réunir les 900.000 euros demandés par son propriétaire. La presse romande s'est fait l'écho de cette coûteuse acquisition. 

Cet écho restait bien sûr admiratif. Il s'agissait de louer le courage et la ténacité de cette historienne de l'art, devenue en 2008 responsable du musée, après y avoir longtemps été conservatrice. C'est ainsi que Verena Villiger Steinauer avait été amenée, en 2001, à organiser la grande exposition Fries. Loué par ses contemporains, l'artiste reste le plus important nom du gothique finissant à Fribourg, avec le mystérieux "Maître à l’œillet" (alias Albrecht Nentz). La cité vivait alors un âge d'or artistique. En 2013, le Musée d'art et d'histoire a ainsi pu acquérir (pour 300.000 euros, cette fois) un beau "Saint Georges" et un beau "Saint Michel" sculptés sur bois en 1515.

De Berne à Bergame 

D'où sort le tableau? De la collection d'un marchand espagnol. Mais avant, il avait connu une existence aventureuse. Jusqu'en 1817, ce panneau se trouve à Berne, chez les von Erlach. Une tradition familiale voulait qu'il provienne du butin pris en 1476 à Morat, lors de la déroute de Charles le Téméraire. On pensait la peinture plus ancienne. Elle resta d'ailleurs longtemps attribuée à Jan van Eyck, l'auteur du fameux "Agneau mystique" de Gand, mort en 1441. En 1817, la Madone passe dans la collection du Bavarois Johann Franz von Olry, puis elle transite par celle de l'Italien Guglielmo Lochis. Elle aurait pu s'arrêter là. Le Bergamasque est aux origines de musée Accademia Carrara, dont les collections furent présentées en 2008 par l'Hermitage de Lausanne. 

Tel n'a pas été le cas. Le tableau atterrit par conséquent chez un marchand romain établi à Londres. Ce dernier le donne à Antonello de Messine, mort en 1479. Un homme du Sud, auquel on doit quelques portraits fabuleux et un anthologique "Saint Jérôme dans son étude" conservé à la National Gallery de Londres. Une erreur manifeste, rectifiée dès la fin du XIXe siècle. L’œuvre peut ainsi se retrouver en 1896 à Genève. Elle fait partie de l'exposition historique sur l'art suisse présentée dans le cadre de l'Exposition nationale sous le nom de Fries. D'où l'existence d'une photographie ancienne.

D'Afrique du Sud à Paris 

La suite devient plus obscure. La "Vierge à l'enfant et saint Joseph" passe en Afrique du Sud. Elle fait partie de la collection de la princesse Ida Labia, fille d'un roi du diamant. On la retrouve ensuite chez le tennisman Pierre Landry, mort en 1990 (1). Un homme important. Il fait partie de ceux qui ont découvert Georges de La Tour, dont il possédera au moins trois créations sûres, dont une donnée par ses soins au Louvre. C'est à sa vente que le tableau figure en 2004. 

Pourquoi Fribourg ne l'a-t-il pas acheté alors? Parce que le musée "ne savait pas", ce qui semble curieux. La vacation ne se déroulait pas à la sauvette dans la brousse, mais à Paris chez Christie's. Fribourg n'aurait "pas eu le temps de toute manière de récolter les fonds". Cela, on veut bien. L'estimation restait pourtant très raisonnable: entre 8000 et 12.000 euros. C'est un couple de marchands ibériques qui l'a emporté pour 44.650 euros, frais compris. Les conjoints ont ainsi pu prêter le tableau à Fribourg en 2012.

Vingt fois le prix d'achat 

Comment a-t-on peu passer de 44.650 euros à 900.000? Mystère. Verena Villiger Steinauer impute la faute à la "fantastique montée du marché de l'art". On se permet d'en douter. Celle-ci vaut pour l'art contemporain. A l'exception de quelques chefs-d’œuvre dotés d'auteurs illustres (Rembrandt, Rubens...), le reste s'écoule très mal, voire pas du tout. Une vente chez Artcurial à Paris, le 18 novembre, vient de le prouver en dépit d'espérances ridiculement basses (2). Un désastre... A part les institutions, la peinture ancienne intéresse aujourd'hui fort peu d'acquéreurs et les rares amateurs rejettent totalement la figuration religieuse. 

La directrice du Musée des beaux-arts se félicite de ce que le couple ait fait passer ses prétentions d'un million d'euros (plus de vingt fois son prix d'achat!) à 900.000. Les vendeurs se voient du coup remerciés sur le cartel au même titre que les donateurs, composés aussi bien de fondations que de personnes privées. Les bras vous en tombent, même s'il s'agit bien d'une pièce complétant admirablement les collections locales. Comme le rappelle Verena Villiger Steinauer, il n'existe que 42 tableaux sûrs du peintre fribourgeois. Une belle occasion par conséquent. Mais une occasion qui aura fait les larrons...

(1) Sa mort a passé si inaperçue qu'un site l'assure aujourd'hui âgé de 115 ans.

(2) Un ravissant tableau sur cuivre de Romanelli, artiste capital pour les liens entre l'Italie et la France vers 1650, restait ainsi estimé à 6000-8000 euros. Invendu! Un accord s'est fait dans les jours suivants par "after sale".

Pratique 

Musée d'art et d'histoire, 12, route de Morat, Fribourg. Tél.026 305 51 40, site www.fr.ch/mahf Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Photo (Musée d'art et d'histoire, Fribourg): Un fragment du panneau récemment acquis.

Prochaine chronique le vendredi 26 décembre. Des livres d'histoire genevoise pour cette année de bicentenaire.

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