Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSEE/Rouen propose sept expositions d'un coup

Il faut toujours des mauvais élèves. Ou plutôt des étudiants se gardant bien d'écouter leurs maîtres. Le Musée des beaux-arts de Rouen en fournit une nouvelle preuve avec son troisième "Temps des collections", prévu jusqu'en mai 2015. L'institution dirigée par Sylvain Amic a invité Gilles Marrey. L'homme, qui n'est pas une star, est né en 1963 à Vendôme. Il a eu la mauvaise idée d'étudier l'art à Rouen, à partir de 1981. Placée sous la férule d'un trio d'imbéciles (leurs noms figurent en toutes lettres dans le catalogue, édité chez Snoeck), son école était en plein délire soixante-huitard. Interdit de sortir de l'abstrait ou du conceptuel! Même la photo restait prohibée. 

Marrey entendait faire de la peinture, et surtout du dessin. Figuratifs. Autant dire qu'il avait une génération d'avance sur la mode actuelle. D'où pas mal de problèmes, aujourd'hui résolus. Notre ex-rebelle peut donc propose au premier étage du Musée des beaux-arts une immense fresque au crayon intitulée "Medusa". Il s'agit d'une œuvre d'autant plus mystérieuse que le visiteur la découvre par bribes, en utilisant une torche électrique au maniement incertain. La lumière rend certains éléments phosphorescents. Les méduses, notamment. Le reste se retrouve vite dans le noir, du moins provisoirement. Sylvain Amic aimerait que le rouleau crayonné reste dans les collections du musée, au riche cabinet graphique.

Une immense donation 

Une des six autres expositions sort ainsi inévitablement des cartons à dessins. "En 1975, Rouen reçu d'un marchand parisien, dont la femme venait de disparaître, un fonds de 5000 feuilles anciennes et modernes restant pour partie à étudier", explique le directeur de ses musées. La donation Suzanne et Henri Baderou se révèle inépuisable. S'en voit cette fois extraite une suite d’œuvres de Charles Maurin (1856-1914). "Il a travaillé pour Sarah Bernhardt et l'Opéra, mais il a surtout gravé." Une partie de son atelier a passé par les mains des Baderou, qui ont gardé 101 feuilles. "Il a donc fallu pratiquer un choix." Peu, mais bien. 

Le "Temps" sert aussi à tirer de l'oubli des créateurs locaux. Un devoir de fonction. Peu de gens connaissent Georges Ducenne, dit Pierre Hodé (1889-1943). "Il demeure d'autant plus oublié qu'il est mal représenté dans nos collections", explique Marie-Claude Coudert. La conservatrice s'est chargée d'une mini rétrospective au rez-de-chaussée. Le but avoué de la manifestation est en effet de faire parcourir au visiteur l'intégralité des salles permanentes, trop souvent désertes. Sachez donc qu'Hodé à flirté avec les différentes avant-gardes, du cubisme au réalisme magique. Il s'agit de bonne peinture. Mais, pour transposer un concept du XVIIIe siècle, on pourrait cependant parler de "petit maître". Sans préjugé de fond. N'oublions pas que les "grands maîtres" connaissent tous des moments de faiblesse. Alors...

Acquisition récente en salle publique 

Rouen a voulu rendre un hommage discret à Pierre Garcette, mort en 2003. Ses "rébus d'art", aux relents dadaïstes, ponctuent les cimaises du musée. Une exposition dédiée à Vladimir Skoda (né en 1942) se tient au Musée Le Secq de Tournelles, dépendant de celui des beaux-arts. Skoda, qui travaille le métal, semble idéal pour une institution vouée à la ferronnerie. Laure Adler a répondu à une invitation. La journaliste et écrivaine a choisi des toiles appartenant au musée sur le thème de la féminitude. Elles se sont vues regroupées dans une salle montrant François Clouet comme Jan Steen. Du classique, justifié par quelques lignes de texte à peine. 

La dernière exposition, au premier étage à nouveau, tourne autour d'une acquisition récente. En avril dernier, Christie's proposait à Paris un "Christ en Croix" sanguinolent, sur fond de crépuscule rouge vif, d'Adrien Sacquespée. Ce tableau magnifique, signé et daté, partait pour une bouchée de pain, préempté pour les Amis du musée. "C'était l'occasion unique de compléter notre ensemble de ce peintre rouennais du XVIIe siècle", explique Diederik Bakhuÿs, qui a monté autour un petit accrochage. "Il doit subsister de lui une vingtaine de toiles. Nous en montrons sept, dont plusieurs restaurées pour l'occasion grâce aux Amis. Je les ai entourées d'autres tableaux normands de la même époque." 

Si les deux premiers "Temps" avaient fait l'objet d'une décoration fastueuse, due la première à Christian Lacroix et la seconde à Olivia Putman, le musée joue la carte de la sobriété en 2014. "Nous crédits ont considérablement baissé", admet Sylvain Amic. "L'essentiel est pourtant sauvé. Nous avons pu éditer notre livre annuel, qui reflète la vie du musée." Celui-ci pourra de plus présenter comme prévu, dans quelques semaines, la grande manifestation sur les peintres médiévaux siennois coproduite avec Bruxelles. J'y reviendrai.

Pratique 

"Le temps des collections, musée des beaux-arts, esplanade Marcel-Duchamp, Rouen, jusqu'au 18 mai 2015. Tél. 00332 35 71 28 40, site www.mbarouen.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Le livre a paru chez Snoeck, 160 pages. Photo (Musée des beaux-arts): Un fragment du "Medusa" de Gilles Marrey. Durant l'exposition, on le voit par bribes, à l'aide d'un lampe de poche.

Prochaine chronique le lundi 22 décembre. Michel Vanden Eeckhoudt expose ses photos à Meyrin. Le lieu reste terrible, mais les images se révèlent magnifiques.

 

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