Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE / Rouen entre dessins et "Temps des collections"

On parle toujours du Cabinet des arts graphiques du Louvre, réservé en fait aux dessins. Il faut dire qu'il s'est donné une étonnante visibilité, avec parfois trois présentations simultanées. N'empêche que les musées de région apparaissent richissimes en la matière. Ces eaux dormantes se sont peu à peu réveillées. Pas d'année sans révélation majeure. Il a fallu aller à Grenoble, à Lyon, à Dijon, à Orléans, Lille ou à Montpellier. Notez que les expositions ont souvent eu comme thème l'Italie. Mais après tout, "l'école italienne" reste toujours en tête, ne serait-ce que des catalogues de vente publique. 

C'est à la France du XVIIIe siècle qu'est cependant voué "Trésors de l'ombre", programmé en ce moment au Musée des beaux-arts de Rouen. Il faut dire que la collection, dont l'essentiel demeure de composition plus récente que celui des villes citées plus haut, connaît là ses points forts. La seule donation de l'étonnant Henri Baderou, qui était marchand à Paris, a apporté 5000 feuilles entre 1975 et 1985. Il y a là des ensembles fondamentaux. "Une série, c'est la personnalité de l'artiste", disait le collectionneur. Sans la trentaine de pièces annotées "montagne", nul n'aurait jamais pu reconstituer l’œuvre de Nicolas de Plattemontagne (1631-1706), présenté il y a quelques années à Evreux.

Gros travail d'identification

Restait à trier, à identifier, à sélectionner et à publier, ceci de manière luxueuse. C'est ce dont s'est occupé Diederik Bakhuÿs, qui a embrassé les collections municipales, Bibliothèque comprise. Une bonne idée. Si le fonds Henri et Suzanne Baderou, le fonds Lemonnier ou le fonds Chedanne ont bien fini au musée, Jules Hédou a choisi en 1905 de léguer ses Boucher, ses Fragonard et ses Natoire à la bibliothèque. "Les deux source se complètent très bien", explique Diederik, qui a retenu 149 œuvres, dont deux restent anonymes, et qui les a présentées de manière neutre. "Nous avons en fait repeint le décor le l'exposition impressionniste de l'été dernier pour économiser l'argent." 

"L'essentiel ne réside cependant pas dans les trois Watteau, même s'ils sont superbes, ou le grand Greuze donné par les Baderou", poursuit le conservateur. Rouen possède beaucoup de pièces attribuables, de manière sûre, à des artistes peu connus. Des artistes doublement dans l'ombre, donc. Qui connaît, en dehors des spécialistes (et encore, pas tous!) Le Bouteux, Le Mettay, Sarazin ou Toro? "Pour la couverture du catalogue, nous avons d'ailleurs choisi une pièce nous ayant donné du fil à retordre. L'experte du peintre Anne Leclair la donne à Louis-Jacques Durameau." 

Encore une chose. Le catalogue est excellent. Et reconnaissant. Le grand texte liminaire consiste en un entretien avec Pierre Rosenberg, ex-directeur du Louvre. Il reste en effet l'un des derniers a avoir bien connu Henri Baderou, mort octogénaire en 1991. Le marché de l'art et le monde des amateurs ont tellement changé depuis...

Pratique

"Trésors de l'ombre", Musée des beaux-arts de Rouen, esplanade Marcel-Duchamp, Rouen, jusqu'au 22 février. Tél. 00332 35 71, site www.rouen-musees.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Catalogue de 340 pages édité par Snoeck.

 

Sylvain Amic, directeur: "Il faut que le public local vienne deux fois par an au musée" 

On l'a longtemps connu à Montpellier. Il est aujourd'hui à Rouen. Sylvain Amic y a repris le Musée des beaux-arts à bras le corps. Nouvelles présentations. Expositions à grand spectacle, comme celle consacrée aux impressionnistes en Normandie l'été dernier. Accrochages plus intimes aussi, dont l'actuel "Trésors de l'ombre". Rencontre avec un homme occupé. Les musées de Rouen, qu'il dirige, doivent tout faire en se contentant de 70 personnes. 

"Trésors de l'ombre", pour commencer.
Nous possédons un fonds extraordinaire de dessins français du XVIIIe siècle, qui restait à la fois mal étudié et invisible. Leur conservateur Diederik Bakhuÿs s'est occupé du récolement, de l'exposition et du catalogue, avant que les 1100 feuilles se voient mises en ligne. C'est un gros effort scientifique de Diederik, qui se trouve chez nous depuis quinze ans. L'idée était aussi d'inclure les dessins détenus par la Bibliothèque de la ville, qui reçu des héritages importants. 

Vous avez lancé à votre arrivée, en 2011, l'idée du "Temps des collections".
On a longtemps cru à l'accroissement infini du public. Il ne faut pas rêver. Il connaît des limites, même s'il faut aller au-delà des convaincus. Le défi devient de faire revenir les gens au moins deux fois par an. Une l'été, afin de voir la grande manifestation temporaire. L'autre l'hiver pour découvrir les collections montrées autrement. Je n'ai pas les moyens d'acheter, et les choses ne vont pas s'arranger financièrement. Il me faut donc diffuser. Je le fais en suscitant chaque année une dizaine de présentations thématiques, disséminées à travers tout le bâtiment. L'unité vient de la décoration. Elle a été confiée l'an dernier à Christian Lacroix. En 2013-2014, c'est Olivia Putman qui a conçu les mises en scène, visibles jusqu'au 19 mai. Sa mère Andrée Putman, dont elle poursuit le travail, avait remodelé le Musée des beaux-arts de Rouen en 1994. Le choix fait sens. 

La chose s'accompagne d'une publication.
Il s'agit de partager notre travail avec le public. Cette revue de 220 pages, éditée par Snoeck, comporte des études, des entretiens et des notes sur les dons reçus. Vous noterez que le champ ne s'arrête pas au Musée des beaux-arts. Nous avons voulu inclure plusieurs petites institutions normandes, auxquelles nous avons d'ailleurs prêté des œuvres. Notre Poussin de jeunesse doit aller aux Andelys, ville natale du peintre. Deux tableaux, souvent reproduits sur la couverture de ses romans, se trouvent au Musée Flaubert de Rouen. L'essentiel traite cependant les thèmes abordés dans les dix mini-expositions: la famille Duchamp, les pastels du musée et, bien sûr, la transformation du musée effectuée dans les années 1990 par Andrée Putman. Elle se voit documentée par ses dessins d'architecte. 

Comment financez-vous la chose?
L'opération coûte 250.000 euros. La compagnie d'assurances Matmut, dont le siège se trouve à Rouen, nous en offre les deux tiers. Il faut savoir jongler. L'an dernier, je n'ai pas dépensé tout le budget prévu pur l'exposition impressionniste. J'ai réussi à épargner 400.000 euros sur les 2,8 millions prévus. Je termine du coup avec un bénéfice. Je ne dois pas laisser les coûts exploser. 

En quoi consiste surtout votre travail?
A convaincre. Il faut persuader ses collaborateurs d'un l'intérêt d'un projet. Persuader une municipalité de le financer. Persuader la presse d'en parler. Persuader les gens de venir.

Quelle est la prochaine grand messe rouennaise?
"Cathédrales 1789-1914, Un mythe moderne"! L'exposition partira le la Révolution, qui vandalise ces églises tout en en faisant des monuments, pour arriver au choc de la guerre, quand les Allemands bombardent Reims en 1914. Il y aura des prolongements plus contemporains. La manifestation est coproduite avec Cologne pour des raisons évidentes. Sa cathédrale, terminée en plein XIXe siècle après plusieurs siècles d'arrêt des travaux, symbolisait alors la renaissance de l'Allemagne. 

Les dates?
Du 2 avril au 31 août 2014. Photo (DR): Sylvain Amic dans une des salles du musée de Rouen.

Prochaine chronique le mercredi 29 janvier. Rencontre avec Bernard Faucon. Le photographe expose chez Patrick Gutknecht à Artgenève, qu'on inaugure mercredi.

 

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