Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE / Qui maîtrise encore les coûts de Lyon?

Je viens de rencontrer un ami inquiet. Il revenait de l'interminable chantier du Musée des Confluences de Lyon. "Un projet ingérable. Un plan mal conçu. Pensez qu'on a mal calculé la grandeur de la girafe à mettre dans une salle. Il a fallu l'échanger contre une autre, plus petite, du Muséum d'histoire naturelle de Paris..." Détail. Broutille. Anecdote. Un architecte digne de son nom s'égare-t-il encore à penser au contenu d'un bâtiment?

Cela dit, c'est vrai, au fait! On l'avait un peu oublié ce musée qu'une Biennale de l'architecture de Venise, déjà ancienne, nous présentait comme une réalité proche. Depuis le temps que ça dure... Le Conseil général du Rhône (le département, pas le fleuve) a hérité en 1991 du Musée d'histoire naturelle de Lyon, qui ne se portait pas si mal au Musée Guimet, près du parc de la Tête d'Or. Un concours se voyait lancé en 1999 pour un édifice à construire à l'endroit, bien éloigné, où le Rhône et la Saône se rejoignent. En 2001, le bureau Coophimmelb(l)au remportait la palme. "Le choix d'un geste fort", pouvait titrer "Le Progrès".

"Un espace flou"

Il aurait au contraire fallu s'inquiéter. Coophimmelb(l)au, fondé en 1968 par Wolfgang D. Prix et Helmut Swiczisky, multiplie les surfaces en porte-à-faux, les murs inclinés, les assemblages irréguliers et les formes asymétriques. Le tout servi avec le jus de crâne allant avec. Je cite. "L'architecture contemporaine sera honnête et vraie lorsque la dévastation de la ville sera transformée en symboles fascinants de désolation." Attention les vélos!

Notez que dans le verbiage culturel et administratif, les Lyonnais n'étaient pas en reste. Ils parlaient de mutations, de déformations, d'interactions et de ruptures. Tout cela devait se retrouver dans le "nuage" inventé par les Autrichiens pour donner un "lieu de transmission doublé d'un espace récréatif". Les élus avaient bien saisi la métaphore. Pour Prix et Swiczisky, le dit nuage constituait bien "un espace flou renfermant les savoirs de l'avenir".

Budget flou et fou

Ce qui restait cependant le plus flou était le budget. Confié au Canadien Michel Côté, qui jettera l'éponge en 2008, le musée en préfiguration devait au départ coûter 60 millions d'euros et ouvrir en 2008. De problèmes techniques posé par les plans des Viennois en malfaçons bien françaises, il est devenu évident que les délais ne pourraient se voir tenus. On a parlé alors de 2013. Pendant ce temps, le budget enflait. Il passait à 175, puis à 267 millions. La même année que Côté, en 2008, l'entreprise Bec frères rendait les plaques, après une prise de bec sans doute. Et le chantier s'arrêtait.

Il a fini par repartir, le groupe Vinci acceptant du bout des lèvres en 2010 de reprendre une affaire mal emmanchée. Hélène Lafont-Couturier, une Française, reprenait le pilotage intellectuel. Tout n'est pas rentré dans l'ordre pour autant. Des langues pas forcément malveillantes parlaient de "dysfonctionnement majeurs et pérennes dans l'exécution de l'ouvrage" en avril 2013. Un peu plus tard, FR3 Rhône-Alpes diffusait son enquête. Selon la chaîne TV, le coût final d'un musée dont l'inauguration est maintenant prévue fin 2014 serait "au minimum de 300 millions d'euros". Le chiffre de 350 millions semble "plus vraisemblable".

Chiffres rouges

A 200 millions, Lyon disait pouvoir compter sur 500.000 visiteurs par an pour une rentabilité sinon financière, du moins morale. Une belle illusion! Inauguré en 2010, Pompidou-Metz, qui n'a coûté que 65 millions, est déjà entré dans les chiffres rouges en dépit d'un battage médiatique énorme et d'une architecture aussi prétentieuse que malcommode de Shigeru Ban. Faites les comptes, en vous disant que la fréquentation a bel et bien été en Lorraine de 500.000 personnes par an! Photo (Coophimmelb(l)au): le projet du musée en simulation.

Sept échecs muséaux et architecturaux exemplaires

Exemplaire, le cas de Lyon n'est pas isolé pour ce qui est de la construction des musées. Les "gestes architecturaux" ont amené de multiples catastrophes. La modestie n'est ici pas de mise. La démesure se révèle nécessaire aux édiles depuis "l'effet Bilbao" provoqué par le bâtiment de Frank Gehry, qu'il a déjà fallu restaurer. J'ai ainsi entendu dire, lors de l'inauguration de la nouvelle National Gallery de Londres, dessinée par Robert Venturi, qu'il s'agissait "d'un édifice sans intérêt, tout juste bon à montrer des tableaux." Vous voyez où on en est... Voici sept échecs exemplaires:

Le Musée du Quai Branly. Le bébé de Jacques Chirac. Un monstre de Jean Nouvel, Dieu merci recouvert peu à peu par la végétation. Contenu statique. Erreurs muséographiques. Echec public.

Zentrum Paul Klee. Renzo Piano n'a jamais dû voir de tableau de Klee. Il y conçu un hall d'aéroport pour des toiles minuscules. Le tout dans la banlieue de Berne. Le Zentrum est au bord de la faillite.

Maxxi. Zaha Hadid a de nouveau sévi. L'Irakienne a conçu pour Rome un musée d'art contemporain qui ressemble à un objet tourmenté. Les murs irréguliers empêchent tout accrochage de tableaux.

Museum der Kulturen. Agrandi par le duettistes Herzog & De Meuron, le musée d'ethnographie bâlois pêche par la scénographie. Il ne montre plus que 50 objets sur des centaines de milliers.

Pompidou Metz. Inchauffable avec son hall de 35 mètres de haut, ce musée a déjà dû voir son toit de toile restauré. On n'avait songé qu'il pouvait neiger en Lorraine et que la neige, c'est lourd...

Musée d'art moderne de Barcelone. Le bâtiment conçu par l'Américain Richard Meier se limite presque à un grand escalier blanc. Il faut dire que l'institution restait au départ sans vraie collection.

La Cité de la musique. Avec Christian de Portzamparc, il faut s'attendre au pire. Ce bâtiment biscornu et mal pensé a déjà dû être refait. La halle de fonte Napoléon III, elle, tient bon à côté.

Prochaine chronique le samedi 30 novembre. L'Hôtel des Ventes de Genève refait une vacation russe. Je vous raconte.

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