Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE/Pourquoi les expositions coûtent-elles si cher?

Les grandes expositions actuelles coûtent cher. Très cher. Notons cependant qu'aucun chiffre précis ne se voit jamais articulé. Le prix de l'actuel Gauguin de la Fondation Beyeler de Bâle (qui a récemment dépassé les 250.000 visiteurs) se voit estimé à la louche entre 4 et 5 millions. Pour le reste, silence. Le visiteur un tant soit peu curieux note juste que le nombre des sponsors tend à s'allonger démesurément. Il y en a parfois vingt, venant miter de leurs logos le bas des affiches. 

Il faut dire que les conditions de prêt, d'assurances et de transport sont devenues démentielles. «Je termine la mise en place d'un exposition plutôt modeste», explique un conservateur alémanique exigeant l'anonymat. «Je suis effaré par les exigences des Américains. Chaque prêteur réclame non seulement une caisse spéciale, mais un convoyeur voyageant en business class, comme si le siège changeait quoi que ce soit.» Ce monsieur ou cette dame reste un certain temps chez nous, même si l'on ne retrouve pas là les ukases des Russes, ou naguère des Egyptiens, demeurant dans la ville durant toute l'exposition.

Debout ou à plat, la caisse? 

Les conditionnements rendent mon interlocuteur enragé. «Certaines caisses doivent voyager debout dans l'avion. Il leur faut ensuite reposer ainsi deux jours chez moi avant l'ouverture. Celle-ci se fait curieusement à plat. Allez comprendre!» Tout cela entraîne des frais. Ils s’additionnent aux visites des restaurateurs avant le départ, puis au retour. «Je fais beaucoup de constats», admet une personne de musée suisse. «Je demande des avis de spécialistes avant d'envoyer une œuvre, même dans mon pays.» Les travaux de toilettage sont bien sûr à la charge des exposants. D'où parfois une impression de racket. «On ne me demande pas de location de œuvres», précise un directeur de musée. «Cela ne se fait pas. Mais il y a toujours des frais à ma charge. Emprunter vingt gravures a un confrère suisse m'a récemment coûté 20.000 francs de conditionnement.» 

Nous restons ici entre gens civilisés. Il est pourtant clair que les musées fauchés demandent de l'argent, à l'instar des princes Doria, qui auraient exigé 100.000 euros pour envoyer à Paris le «Portrait d'Innocent X» de Velázquez. Il suffit de voir qui confie des chefs-d’œuvre à l'exposition sur «La nuit dans l'art» de Vicence, dont je vous ai récemment entretenu. Elle n'offre aucun propos scientifique. Or elle réclamait des Caravage, des Poussin ou des Rothko à des institutions souvent pauvres. Pourquoi les laisser voyager sans contrepartie? On sait qu'Orsay loue désormais des expositions clé en mains, très bien faites du reste, comme l’actuel «Henri Rousseau» de Venise. «Le fifre» de Manet aurait quitté son mur quinze fois en quelques années afin de se faire voir à l’étranger. Le procédé semble critiquable. Mais comment le musée national peut-il agir autrement, alors que le Ministère français de la Culture, intéressé par la seule création actuelle, veut sa rentabilité presque totale?

Assurances  en cascades 

A ces coûts s’ajoutent les assurances. Il s'agit d'un pourcentage, certes, mais les prêteurs voient toujours plus grand. Il y a bien des années, Cincinati avait fait démarrer l'inflation avec «La Mort de Germanicus» de Poussin, estimée 150 millions de francs français. L'art ancien dominait alors le marché. Depuis, ce sont les déplacements de modernes et des contemporains qui font valser l'anse du panier. Combien de milliards représente le Gauguin de Bâle, si un seul de ses tableaux s'est vendu (quelques jours avant le vernissage, il est vrai) 300 millions de dollars à des Qataris? Il y en a au moins 80 aux cimaises... On comprend que les musées britanniques doivent aujourd'hui si souvent faire appel à une garantie de l'Etat. 

Tout cela met-il les œuvres davantage en sécurité? Pas vraiment. D'abord, les transports multiples constituent des risques en eux-mêmes. «On ne peut que les minimiser en se berçant d'illusions», reprend mon conservateur du début. «On fait dès lors monter les enchères. Des Américains, toujours eux, m'ont fait payer une caisse transatlantique spéciale de luxe, celle assurant les transports internes par avion aux Etats-Unis leur semblant insuffisante. Mais qu'est-ce que cela change?» Et puis, les gens de musée se trompent parfois d'objectif. Un Anselm Kiefer de huit mètres de large, recouvert de plomb, de paille et de bois, se montre forcément plus fragile qu'un primitif italien, même du XIVe siècle. Il faut tout le temps le restaurer.

Un Kandinsky dans une couverture 

Mais comment les chose se passaient-elles avant? Très simplement. Au moment de sa retraite du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, Suzanne Pagé (qui a désormais carte blanche pour concevoir des exposition hors de prix pour la Fondation Vuitton de Paris) l'expliquait bien. A ses débuts, elle transportait un Kandinsky roulé dans une couverture. Elle mettait le paquet dans le coffre de son auto. Les maisons de ventes aux enchères en restent parfois à se stade. Un expert d'une multinationale a ainsi oublié, il y a quelques années, un Turner dans le métro (il a été retrouvé!). Les risques ne sont pas plus grands. «Je transporte moi-même les pièces de petit format dans le train», avoue un collectionneur. «Je fais attention. J'agis de la sorte depuis qu'une caisse faite par un célèbre transporteur parisien m'est arrivée avec une vitre brisée.» 

Reste que tout le monde se tient. Ce qui est cassé dans les conditions réglementaires se voit couvert par les assurances. Certains conservateurs sont ravis de voyager aux frais de la princesse, décrochant parfois de véritables vacances. Les restaurateurs ont du travail, même si certains en font trop, et trop souvent, au détriment de l’œuvre. Quant aux transporteurs, ils sont devenus les rois du monde. Et vous l'avez sans doute remarqué. Il y a toujours autant d'expositions, sinon davantage. Alors qui peut se plaindre? Seuls les éditeurs de catalogues se désolent à bon droit. A eux, on lime les devis au maximum... 

N.B. Je ne résiste pas à vous raconter cette histoire. Un musée suisse avait emprunté à un privé un tableau important. «Nous avons fait une caisse, surveillé la lumière, contrôlé l'hydrométrie», raconte son directeur. «Chaque manipulation se faisait avec des gants.» Que s'est-il passé lors de la remise finale au collectionneur? «Il a empoigné le cadre de ses deux mains et a remis la toile en plein soleil. Nous étions effondrés, mais c'est son tableau.»

Photo (DR): L'image faisant l'affiche du film "Le grand musée", consacré au Kunsthistorisches Museum de Vienne.

Prochaine chronique le jeudi 4 juin. Petit tour dans les galeries genevoises, de la Vieille Ville aux Bains.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."