Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE/Pourquoi Coire réussit-il ce dont Genève se montre incapable?

Crédits: Ralph Feiner

Tout est bien qui finit bien. Le Bündner Kunstmuseum de Coire nouvelle version a ouvert ses portes comme prévu, le 22 juin. Le chantier avait frôlé la catastrophe le 22 mars 2016. Un feu s'était déclaré dans l'extension édifiée par le tandem Barozzi/Veiga de Barcelone. Les mêmes architectes qui doivent construire le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (mcb-a), prévu pour 2019. Il y a eu plus de peur que de mal. L'incident aura eu le mérite de faire parler avant terme dans toute la Suisse de cette réussite monumentale et muséographique. 

Situé tout près de la gare, dans une rue piétonnière très fréquentée que ponctuent l'été des terrasses de café, le nouveau lieu culturel se présente sous forme de deux bâtisses distinctes. A gauche, en regardant les façades, il y a la Villa Planta de 1874-75, créée sur les plans de Johannes Ludwig comme résidence pour Jacques Ambrosius von Planta. L'homme voulait visiblement clouer le bec aux Grisons entiers. C'est un déluge de colonnes et des sculptures surmontés d'une coupole. L'édifice revient de loin. Vendu aux Chemins de fer rhétiques dès 1898, il sert de musée depuis 1919. On a pensé le démolir avant de le restaurer vers 1990. Il a alors été complété par un premier agrandissement assez laid, dont l'actuelle documentation ne souffle mot. Verrue disparue.

Un cube strict 

A nouveau bichonnée, la Villa possède maintenant à sa droite un strict cube contemporain. Un cube gris composé de carrés empilés, dont certains laissent passer la lumière. C'est l’œuvre de l'Italien Federico Barozzi, 40 ans, et de l'Espagnol Alberto Veiga, 43 ans, qui l'ont conçu sur trois étages comme la pointe d'un iceberg. Selon plusieurs modèles suisses, du Rietberg zurichois au MEG genevois, l'essentiel se trouve en sous sol. Deux niveaux plus vastes que le cube lui-même. Leur raccordement souterrain avec la Villa Planta comporte toute une série de salles pour les arts graphiques. Les collections anciennes (même si elles ne vont pas en amont du XVIIIe siècle) occupent le premier de la Villa, le rez-de-chaussée comportant avant tout des espaces de détente. Il y a là un restaurant avec véranda, débordant les beaux jours jusque sous les arbres centenaires du jardin. Un jardin accessible librement depuis la rue. 

L'entrée s'effectue normalement par le cube. Gris aussi à l'intérieur. C'est d'ailleurs LA couleur du musée, avec d'habiles déclinaisons. Pour la création moderne et contemporaine, il est perle avec un mobilier d'une nuance plus soutenue. Les nombreux escaliers frôlent l'anthracite. Il s'agit de ne pas faire concurrence aux tonalité souvent vive des tableaux présentés. Je pense notamment à la somptueuse galerie réunissant les expressionnistes aux racines locales. J'ai parlé d'Ernst Ludwig Kirchner et de ses disciples bâlois Hermann Scherer et Albert Müller, morts dans la fleur de l'âge. Leurs toiles, aux sujets parfois grisons, avaient besoin de garder toute leur stridence.

Fonds avant tout local 

D'une manière générale, le fonds (8000 numéros en tout) ne sort pas du régional, voire du cantonal. Constituées à partir de 1900, les collections se sont développées ces dernières années, l'ouverture du nouveau Bündner Kunstmuseum créant un effet favorable. Il y a ainsi des pôles. Tout commence avec Angelika Kaufmann, née à Coire en 1741 et que son père promena dans toute l'Europe comme un Mozart enfant femelle. Viennent ensuite Giovanni Segantini et les Giacometti. Giovanni et Augusto pour l'ancienne génération. Alberto et Diego dans la jeune. Une place à réservé à l'inconnu Andreas Walser, mort à 22 ans en 1930. Une autre à H.R. Giger. L'actualité embrasse aussi bien le photographe Jules Spinatsch que le sculpteur Not Vital. 

Tout cela apparaît non seulement bien agencé, mais très cohérent. Le musée donne l'impression d'avoir su ce qu'il voulait. Son nouveau public sent sa volonté d'aller de l'avant. L'établissement dirigé pat Stephan Kunz se profile plutôt contemporain et résolument helvétique, rejoignant ainsi la tendance du Kunsthaus d'Aarau, pourvu au début des années 2000 d'une énorme extension signée Herzog & DeMeuron. Un goût différent de celui du Kunstmuseum de Winterthour, agrandi par les Guyer et Gigon. On se montre ici international (américain ou allemand, surtout) et proche de ce qu'il devient toujours plus difficile d'appeler les avant-gardes.

Un grand mécène 

Devant de telles réussites, une question brûle bien sûr les lèvres. Comment se fait-il que des cités de taille moyenne, voire une toute petite ville comme Aarau, arrivent-ils au résultat que Genève n'est pas prêt d'atteindre? Par l'enthousiasme. Par la générosité. Il faut préciser qu'il existe ici un vrai mécénat, contrairement à ce que l'on a vu dans la malheureuse affaire du Musée d'art et d'histoire. Le cube a coûté 28,5 millions. Vingt ont été offert par Henry Carl Martin Bodmer, dit Harro, mort le 2 juin 2015, à 84 ans. L'homme n'a pas demandé à ce que son nom de retrouve accolé à celui de l'institution. Il ne figure pas dans la documentation de presse. Une minuscule plaque, format tablette de chocolat, signale juste le don dans le hall. Voilà qui est élégant...

Pratique

Bündner Kunstmuseum, 35, Bahnhofstrasse, Coire. Tél.081 257 28 70, site www.buendner-kunstmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Ralph Feiner): Le cube du tandem Barozzi/Veiga.

Prochaine chronique le mercredi 3 août. Coire, la suite, avec "Solo Walks" autour de Giacometti.

 

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