Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE/Londres inaugure sa Tate Modern en forme de tour tordue

Crédits: Matt Dunham/AP

Ce n'est sans doute pas le bon moment, mais tout allait bien pour le gouvernement Cameron quand la date du 17 juin a été fixée. C'est donc aujourd'hui que s'inaugure à Londres l'extension de la Tate Gallery, alors que le pays vit son psychodrame Brexit (juste après avoir fêté les 90 ans de Sa Gracieuse Majesté!). Hier, jeudi 16, des écoliers ont eu la primeur de cette tour de briques conçue par le cabinet Herzog & DeMeuron. Il faut bien former le public de l'avenir. 

La Tate Modern, on le sait, est née d'une division. Jusqu'au projet de Sir Nicholas Serota, qui reste depuis 1988 le charismatique directeur des Tate, le musée logeait à Millbank, de l'autre côté de la Tamise. L'histoire est compliquée. Je vous la résume donc. Tout a commencé au XIXe siècle avec un don d'Henry Tate, un industriel du sucre. La National Gallery lui avait refusé ses tableaux modernes, qui consistaient majoritairement en vastes toiles victoriennes. Il en a donc fait don avec 80.000 livres, une somme colossale à l'époque, afin de construire un bâtiment pour elles. Dépendant durant des décennies de la National Gallery, la Tate (inaugurée en 1897) est devenue le temple de l'art anglais. Dans les années 1930, elle a commencé à acquérir aussi de la peinture moderne.

Extension et délocalisations

Les collections ont vite paru à l'étroit. Le marchand d'art Sir Joseph Duveen paya une première extension dans les années 1920. En 1987 ouvrait au public la Clore Wing de l'architecte James Stirling. Une aile permettant d'exposer enfin le legs du peintre Turner, laissé depuis 1852 en caves. Il était clair que la chose ne resterait pas suffisante. L'institution devait s'étendre, mais ailleurs. Ainsi est née l'idée de garder un musée anglais et d'en créer un autre pour l'art moderne et contemporain. Il existait une friche industrielle disponible à Battersea. C'était une ancienne usine électrique bâtie en plusieurs fois par Giles Gilbert Scott entre 1929 et 1955. Après concours, les Bâlois Herzog & De Meuron se virent choisis. Nous étions en 1995. Deux villes possédaient alors déjà leur annexe Tate. Liverpool en a obtenu une en 1988. En 1993, c'était le tour de Saint-Ives, au Pays de Galles. 

Il y a vingt-et un ans, les architectes suisses n'étaient pas très connus. Mais je vous rassure tout de suite. Les Herzog & DeMeuron avaient déjà la grosse tête. Ils disposait d'un budget de 358 millions de livres (une livre qui valait davantage à l'époque). Ils s'en tirèrent avec un dépassement d'environ quinze pour-cent. Le tandem n'a donc pas fait exploser les coûts, comme plus tard avec la Philharmonie de Hambourg, toujours inachevée en 2016. Leur réalisation a beaucoup plu à la critique comme au public, sans compter qu'elle flattait l'orgueil national. L'Angleterre pouvait désormais se targuer de posséder un grand musée moderne, comme le MoMA de New York ou le Centre Pompidou, même si sa collection ne se révélait pas à leur hauteur. Je me souviens d'avoir été assez déçu lors du vernissage de presse en 2000. Les Herzog & DeMeuron situent du reste aujourd'hui encore ce fonds international au niveau de celui de leur Bâle natal.

Dix étages de briques 

La fréquentation est vite devenue énorme. Elle se situe aujourd'hui autour de 5 millions de visiteurs par an. Cela fait tout de même moins que le British Museum. L'idée d'une extension a du coup fait son chemin. Il a fallu trouver le financement: 260 millions de livres. Difficile. Aucun souci patrimonial en revanche. Londres se hérisse depuis deux décennies de tours plus ou moins réussies. Une «Switch Tower» tordue de dix étages n'impressionnait donc personne. Les architectes de 1995, puisqu'il était clair que le Bâlois reprendraient du service, proposaient en plus un matériau classique. L'excroissance ne serait pas en verre et acier, mais en briques, comme la centrale initiale de Gilbert Scott. 

Les travaux ont été conduits dans les temps. Il faut dire que les bâtisseurs sont désormais rodés. Ils n'arrêtent pas de construire des musées, l'un des derniers étant le remodelage (très réussi) de l'Unterlinden de Colmar. Leur bureau opère dans divers genres, en se conformant au lieu et aux contenus prévus. «Nous n'avons pas de style. Le style, c'est très dangereux», explique d'ailleurs volontiers Jacques Herzog, qui pense sans doute à Zaha Hadid ou à Frank Gehry. L'important pour lui, c'était ici de donner, et si possible de manière harmonieuse, 60 pour-cent de surfaces supplémentaires à l'institution. Il faut dire que la création actuelle se montre très gourmande en espaces. 

Voilà. Je ne suis pas à Londres. Le don d'ubiquité reste à inventer. Mais j'irai voir la "New Tate" un de ces jours. Je pense tout de même que la «Switch Tower», si tordue qu'elle soit, tiendra tout de même un certain temps. Alors, à bientôt pour la Tate! 

Photo (Matt/Dunham/AFP): Vue extérieure de la «Switch Tower».

Texte intercalaire

 

 

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