Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE/Le Zentrum Paul Klee fête ses 10 ans de malheur

La tradition parle de sept ans de réflexion. Ou alors de sept ans de malheur. Ouvert au public le 20 juin 2005, le Zentrum Paul Klee de Berne fêtera le 30 mai sa première décennie d'existence, ce qui totalise davantage, avec une petite fête. Il fait ainsi preuve d'optimisme, à moins qu'il ne s'agisse de résignation. Rien n'a jamais été ici comme prévu. Ce qui devait marquer la naissance d'un équivalent suisse au Musée Picasso de Paris se solde par un fiasco. Les deux caissiers, à l'entrée, attendent en vain les foules innombrables. 

Tout avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices. Un couple de mécènes, Maurice E. Müller et Martha Müller-Lüthi, offrait le terrain et l'argent pour construire. D'accord, la parcelle se trouvait à la fois loin du centre ville et près d'une autoroute, mais elle offrait une vue dégagée sur un paysage presque alpin. En matière d'architecte, on avait pu s'offrir le nec plus ultra. Connu par la Fondation Ménil de Houston et par le Centre Pompidou, Renzo Piano avait accepté de prendre les rênes. Il allait nous faire une chose sublime en toute liberté.

Une taille absurde

La maquette surprenait bien un peu, alors qu'on parlait encore projets en 1998. L'Italien avait conçu trois grosses vagues marines, venues mourir sur une colline bernoise. Mais enfin, pourquoi pas? Il a fallu déchanter lorsque l'énorme bâtiment a été terminé. Il tenait de la halle d'aéroport et de la salle de basket. C'était à croire que l'architecte n'avait jamais regardé un tableau de Paul Klee. Le plafond se trouvait à bien douze mètres du sol, alors que les créations de l'artiste (1879-1940) se contentent souvent de vingt centimètres. Une collection de timbres poste allait loger sous des voûtes géantes. 

Evidemment, l'ensemble était magnifique. Il le reste, d'ailleurs. En ajoutant au fonds initial des dépôts de privés et surtout le contenu de l'atelier légué par Livia Klee (la bru de Paul), il y a là 4000 pièces sur les quelque 10.000 recensées d'un peintre résolument prolifique. Mais pour ce qui est de la mise en valeur, nada. Le public a vite éprouvé une gêne. Il comprenait à quel point Klee se retrouvait écrasé. Il a donc vite cessé de venir, en dépit d'expositions temporaires parfois incongrues, parfois remarquables. Le Zentrum n'a jamais réussi à conserver une ligne claire en invitant Picasso comme Sigmar Polke ou les Sept péchés capitaux d'un seul coup.

Rapprochement envisagé 

Le mécène a disparu. Le paysage environnant s'est bouché avec de nombreux lotissements à l'esthétique pour le moins discutable. Les déficits se sont accumulés. On ne sait plus trop où l'on en arrive en 2015, même si l'actuelle présentation des sculptures d'Henry Moore (lire le papier en dessous dans la file) se révèle très bien, et si l'on se réjouit de voir Paul Klee et son ami Wassili Kandinsky dialoguer en ces lieux dès le 19 juin. La question s'est posée d'un jumelage toujours plus étroit avec le Kunstmuseum, aujourd'hui dirigé par Matthias Frenher (1). Le musée en question n'aura sans doute jamais son extension en ville, dédiée à l'art contemporain. Là aussi, tout a foiré. Avec le mécène. Avec l'architecte choisi. Enfin tout. Exit le contemporain. 

Seulement voilà! Il est aujourd'hui permis de se demander si l'on allierait pas l'aveugle et le paralytique. Car il ne se porte pas franchement bien, le Kunstmuseum! Son directeur accumule les expositions, parfois médiocres. Quatre parfois simultanément. Invertébré, l'actuel «Pierre de lumière, Le cristal dans l'art» frôle ainsi le désastre. Négligée, la collection permanente se serre comme elle peut dans les pauvres salles qu'on lui laisse encore. Elle apparaît pourtant remarquable. Enfin, le musée cherche lui aussi son public. Dimanche dernier, nous étions une poignée à visiter le bâtiment de la Hodlerstrasse. Alors que faire, alors que l'historique Kunsthalle elle-même a connu ces derniers temps d'inquiétants soubresauts de direction?

Pratique 

Paul Klee Zentrum, 3, Monument im Fruchtland, Berne. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Fête anniversaire le samedi 30 mai dès 14h.

(1) J'ai corrigé. Ma plume avait fourché. J'avais écris en premier lieu Bernard Fibicher.... Bernard s'occupe en fait du musée de Lausanne.

Photo (ZPK): Le bâtiment de Renzo Piano, sans rapport avec son contenu.

Ce texte va avec un autre sur l'actuelle exposition Henry Moore du ZPK. Il se trouve immédiatement plus bas dans la file.

Prochaine chronique le mecredi 20 mai. Aller chez Thierry Ardisson. Et encore quoi?

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