Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE / Le nouveau "Rijks" d'Amsterdam, mode d'emploi

Cela aura été long. Trop long. Mais il faut dire que, côté musées, Amsterdam se porte aussi mal que Genève. Durant dix ans, le Rijksmuseum aura donc été fermé, sauf l'aile Philips, accolée au bâtiment d'origine en 1890. Dans cet édifice, fait de débris d'édifices anciens sacrifiés à l'urbanisation galopante d'alors, les visiteurs trouvaient ainsi une vision express de l'art néerlandais. Quelques salles. Un peu l'équivalent de la cavalcade des Japonais au Louvre. 

Et puis, le 13 avril, alors que nul n'y croyait plus, le «Rijks» a rouvert ses portes, déplacées de quelques mètres. Elles se trouvent désormais dans le passage couvert de la discorde. On sait en effet que les deux directeurs successifs chargés de la rénovation, Ronald de Leeuw et Wim Pijbes (en charge depuis 2008), voulaient fermer à la circulation la route passant au milieu de la façade. C'était compter sans les cyclistes, qui constituent les vrais rois et les chauffards du pays. Après des années de lutte, ayant entraîné des retards ahurissants et les surcoûts assortis, les vélocipédistes ont gagné. Sur l'étroit trottoir menant aux portes, les touristes ont intérêt à faire gaffe.

Aménagements à l'intérieur 

Mais que donne l'institution, vue après trois mois de réel fonctionnement? Il y a du bon et du moins bon. Nous ne sommes plus dans les jours précédant l'inauguration. Les lecteurs du «Monde» et ceux de «Libération» avaient alors l'impression de visiter deux musées différents. Si Harry Bellet passait la brosse à reluire dans le premier quotidien, la direction ne se retrouvait pas à la noce avec Vincent Noce dans le second. Lui ne trouvait qu'à rouspéter. Il faut reconnaître que les défauts se révèlent ici plus apparents que les qualités. 

Vu de l'extérieur, le bâtiment néo beaucoup de choses (gothique et Renaissance, surtout), construit par Petrus Josephus Hubertus Cuyper entre 1876 et 1885, a peu changé. Si vous trouvez qu'il ressemble à la gare d'Amsterdam, vous avez gagné. L'architecte est le même. Comme presque toujours, actuellement, les métamorphoses se révèlent intérieures. La seule véritable nouveauté est une sorte d’œuf à demi enterré abritant une petite, mais belle, collection extrême-orientale.

Des dépenses ahurissantes

Le musée a ainsi gagné deux étages. L'un se situe en sous-sol. On a utilisé, comme à Lille, les caves voûtées pour le Moyen Age. Un sous-sol obscur fait toujours vieux. Les services (billetterie, librairie, cafétéria...) se situent du coup encore plus bas. Il a fallu creuser, dans des cours désormais couvertes (comme au Louvre), presque neuf mètres en-dessous du niveau de la mer. L'autre excroissance, qui mène le nombre de salles à 80, demeurait plus facile à régler. Voué au XXe siècle (alors que le Stedelijk Museum se situe à quelques mètres...), l'étage a été pris dans les toitures. 

Tout cela a bien sûr coûté cher. Très cher. Trop cher. Le budget, confié aux architectes espagnols Antonio Cruz et Antonio Ortiz pour doubler la surface d'exposition (14.500 mètres carrés aujourd'hui), était de 222 millions d'euros. La facture serait de 375. Et ce n'est pas fini! L'aile Philips reste en travaux pour en créer des espaces destinés aux expositions temporaires. Les salles du XVIIIe devraient également y trouver place. Dans sa version actuelle, le parcours, rendu chaotique pour favoriser le «Siècle d'or» hollandais (Rembrandt, Vermeer...), semble s'arrêter le 31 décembre 1699 pour reprendre le 1er janvier 1800. Je ne vois pas où a passé la salle Liotard, ni surtout la superbe collection d'animaux en porcelaine de Meissen...

 

Deux fois plus grand. Deux fois moins d'objets présentés

Constituées au départ de pièces saisies en 1795 au stadhouder Guillaume V d'Orange (dont une partie se verra, comme de juste, pillée par Napoléon), les collections du Rijksmuseum ont été lentement formées au XIXe siècle, sans réelle volonté gouvernementale. Comme partout, il y a eu des grandes donations et des achats groupés. Des faux pas aussi, que l'on feint d'oublier. Nul n'a ainsi eu le mauvais goût de rappeler en avril la spoliation du stock appartenant au marchand Jacques Goudstikker, mort en 1940. Les nazis l'avaient saisi. Les Hollandais ont espéré à tort qu'il n'y avait pas d'héritiers. Il avait fallu à ceux-ci huit ans de procès pour récupérer leurs biens. 

Rappelons que le «Rijks» ne conserve pas seulement des tableaux et des sculptures, mais aussi des gravures, des dessins, les arts extra-européens et des souvenirs purement historiques, même s'il existe déjà à Amsterdam un musée pour ces derniers. On ne s'étonnera donc pas s'il possède un million d'«items». Quelques milliers d'entre eux seulement se voient aujourd'hui présentés. Les esprits chagrins font ainsi remarquer que, si la surface d'exposition a doublé, le nombre d’œuvres aux cimaises ou en vitrines avait, lui, diminué de moitié.

Du gris et du noir 

Confiée à Jean-Michel Wilmotte, la décoration intérieure joue avec les gris. Sans doute pour s'accorder au ciel de la ville. Le XVIIe siècle seul se voit présenté sur fond noir, une couleur infiniment plus gaie. Flatteuse en prime pour la peinture ancienne. Le parti-pris général se veut tantôt esthétique, tantôt historique. Il n'existe pas de frontière entre les départements. Le fil reste chronologique. Certaines salles, les cabinets surtout, contiennent uniquement de la peinture. D'autres, si possible vastes, racontent une histoire. Il peut aussi bien s'agir de celle de la marine que celle de la colonisation, ce qui donne dans ce dernier cas matière à l'acte de contrition attendu. Il y a aussi des ensembles, même si l'on a renoncé aux «period rooms» chères aux Anglo-saxons. 

Le visiteur ne sait du coup plus trop sur quel pied danser. Tout va bien avec les arts décoratifs, très richement représentés ici. Il suffit de penser aux avalanches de faïence de Delft et aux flots d'argenterie (superbe!) du XVIIe néerlandais. Tout passe moins bien quand il s'agit d'événements tragiques. Un magnifique tableau d'Emmanuel de Witte semble pris en otage dans l'espace voué aux guerres maritimes, entre deux figures de proue et deux masques mortuaires. Et que dire du costume d'une détenue de camp de concentration au milieu d'une salle Art Déco.

Hollandais avant tout 

D'une manière générale, les œuvres sont hollandaises. L'étranger (Flandres comprises) doit se contenter d'un petit cinq pour-cent. Le Rijksmuseum ne fait pas partie des grands musées internationaux, comme la National Gallery de Londres ou le Prado. Une volonté qui a toujours été affirmée, même si l'on peut y voir un beau Véronèse, un important Goya et une troublante sainte de Carlo Crivelli. Mais il il faut dire que la peinture néerlandaise est qualitativement et quantitativement très importante. Vers 1650, il pendait à Haarlem ou Delft des tableaux jusque dans les cuisines. Même de très petits bourgeois en achetaient. Un habitant sur cent était artiste... 

Cet ensemble national a été très enrichi en vue de la réouverture de 2013. Les critiques, qui lisent rarement les étiquettes, ne semblent pas l'avoir remarqué. Mais le nombre d'achats effectués depuis 2000 semble proprement énorme. Des choix ciblés, pour combler des lacunes. Un goût très sûr. Il faut dire que le pays compte de nombreux mécènes bancaires. Il y existe aussi les fonds Prince Bernard, Mondriaan (les Hollandais gardent les deux «a» du nom) ou Rembrandt. Il y a visiblement aussi eu aussi des crédits spéciaux. Il s'agit après tout aussi là d'une vitrine. Le gouvernement espère deux millions de visiteurs la première année.

Intendance bien réglée 

Pour le moment, les choses se passent plutôt bien, côté fréquentation. De très nombreux guichets évitent les longues attentes. La «garde-robe», obligatoire, roule avec un personnel impressionnant. Les gens peuvent du coup prendre leurs temps. Pour tout voir, cinq ou six heures s'imposent. Reste que le musée, avec tous ces gris, ces rappels historiques pesants et son parcours peu clair manque de charme. Nous restons loin, ici de la séduction du Frans-Hals Museum de Haarlem, qui fête cette année ses 100 ans, ou du petit Mauritshuis de La Haye.

Pratique

Rijksmuseum, 1, Museumstraat, Amsterdam. Tél. 31(0)20 6621 440, site www.rijksmuseum.nl Ouvert tous les jours (365 jours par an) de 9h à 17h. Entrée 15 euros. Photo (Rijksmuseum). Les nouvelles salles, où se brassent les objets.

Prochaine chronique le jeundi 11 juillet. Les sculptures de Ron Mueck font courir tout Paris.

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