Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE / Le MEG genevois rouvre dans un an. Quid?

Nous sommes le 31 octobre. Le jour n'a pas été choisi par hasard pour une rencontre avec Boris Wastiau. Dans un an pile, le Musée d'ethnographie, qu'il convient depuis plusieurs années d'appeler le MEG, rouvrira ses portes. Complètement modifié. Il s'agira alors d'une institution souterraine, à laquelle le public aura accès (un peu comme au Rietberg, son homologue zurichois...) par un petit bâtiment pentu sortant du sol.

Longtemps resté une école, l'édifice primitif a peu changé. Disons qu'il a été très rafraîchi. L'ancien MEG a été livré il y a peu de temps à ses utilisateurs. L'entrée s'opère désormais côté rue des Maraîchers. Le monde à l'envers, en quelque sorte. Le visiteur reconnaît cependant vite les antiques carreaux du sol et les escaliers vieillots. Le mobilier a tout de même été remplacé. Vu ce qu'on a choisi comme tables et comme chaises, il n'aurait sans doute mieux pas valu. Mais ce qui attire le plus, dans le bureau directorial de Boris Wastiau, c'est bien sûr la vue plongeante sur le chantier. Il semble maintenant avancer (enfin!) à toute vitesse.

C'est bien sûr, Boris Wastiau, ce 31 octobre 2014?
Absolument! J'ai fixé la date en octobre 2012. Je la maintiens. Notre travail a été axé en conséquence. Nous restons dans les temps...

...et dans les crédits alloués?
Et dans le budget aussi.

Les passants ont longtemps eu l'impression que les choses n'avançaient guère.
Cette idée tenait à la nature de l'opération. Creuser le trou, puis bétonner la coque ont constitué des entreprises de longue haleine. Maintenant, la fourmilière devient visible. Elle pratique des opérations complexes. Avec bonheur. Nous n'avons connu aucune malfaçon. Il s'agit d'un travail de qualité, où tout a été pensé. La partie technique du musée se révèle en effet très complexe.

Le bâtiment vous plaît, donc.
Disons que j'en suis fier. J'ai porté le projet de mon prédécesseur Jacques Hainard, qui reprenait le principe de la boîte noire imaginée pour le MEN à Neuchâtel. On peut y voir un musée enterré, certes, mais il n'y a pas que cela. La partie émergente me semble belle. Elle offre un nouveau repère visuel à Genève. Il s'agit aussi d'un apport qualitatif à l'architecture de la ville. Il ne fait pas beau aujourd'hui. Mais vous devriez voir ce que cela donne si le soleil brille sur le toit.

Rappelons vite ce qui entrera dedans.
Il y aura 2200 mètres carrés de surface d'exposition sur un total de 7200, Le reste ira aux salles de spectacle et de conférence, à la bibliothèque, à l'accueil, aux ateliers et au café. Et n'oublions pas l'ethnomusicologie, qui demeure l'une de nos grandes spécificités!

C'est assez, 2200 mètres carrés, pour les œuvres?
Je le pense. La moitié sera vouée aux collections permanentes, qui effectueront ainsi leur grand retour. Quand je dis permanentes, il s'agira d'une présentation à renouveler complètement tous les cinq ans. Cela ne signifie pas qu'elle restera immobile durant cette période. Les objets se verront renouvelés chaque année à cinq pour-cent au moins. A dix pour-cent au mieux.

La scénographie s'y prêtera-t-elle? Au Musée national de Zurich, qui a choisi des vitrines obliques, on est obligé de mesurer les œuvres au centimètre près. Au Guimet de Paris, il faut des ventouses pour soulever les lourdes vitrines depuis le plafond...
Pas d'oblique chez nous! La présentation se voudra simple, mais efficace. L'intérieur des vitrines restera donc très accessible. Nous devons penser pour une longue durée. Il convient de rester sobre. C'est dans les expositions temporaires que nous prendrons des risques. Elles seront esthétiquement plus engagées. Plus expérimentales. Plus osées.

Bâle a connu la désastreuse rénovation du Museum der Kulturen. Agrandi par le tandem Herzog et De Meuron, le bâtiment ne montre plus qu'une cinquantaine d'objets élus, alors qu'il y en avait des centaines et des centaines avant, et cela sur une surface moindre...
Je n'ai pas à juger publiquement de l'actuelle présentation bâloise. Mais je peux vous rassurer tout de suite. Nous montrerons vingt fois plus de pièces. Il y en aura entre 1000 et 1200. C'est toujours difficile de faire les comptes, quand il s'agit de très petites choses. Toutes les collections se verront représentées, y compris l'Europe et la Suisse. Une chose qui n'était plus le cas chez nous depuis quinze ans. Chaque continent tiendra son discours propre.

Avec tout de même un discours commun?
Evidemment! Tout commencera avec un "Prologue", qui situera le musée dans l'histoire de Genève. Il commencera avec Jean de Léry, envoyé par Calvin au Brésil. Danielle Buyssens, qui vient de prendre sa retraite, a préparé ce sujet. Il brassera l'histoire locale et européenne avec des missionnaires, des marchands et des collectionneurs. Notre musée doit énormément à ces derniers, à commencer par Eugène Pittard et Emile Chambon. Notre fonds est formé, comme au Musée d'art et d'histoire, à plus de 80 pour-cent par des dons. Il faut en rendre compte.

On voit comment vous vous situez par rapport à Lugano, qui devrait déménager dans la ville. A Neuchâtel, qui vit dans une tradition initiée par Jean Gabus. A Bâle aussi, dont nous parlerons donc pas. Mais comment voyez-vous votre mission par rapport à celle du Museum Rietberg de Zurich?
Le Rietberg reste voué aux arts extra-européens. Les chefs-d’œuvre. C'est quelque part moins large. Nous nous intéressons aussi aux objets du quotidien.

Vous en avez combien, au fait? On a toujours parlé de 75.000.
C'est à peu près ça. Par rapport au Museum der Kulturen, cela reste peu. Mais, si je nous compare à certaines institutions de capitales, comme Budapest, Madrid ou Rome, c'est bien. L'idée n'est en tout cas pas d'accroître le nombre pour le nombre. Cela n'aurait pas de sens. En plus, il faut conserver et parfois restaurer.

L'ethnographie est aussi devenue un problème sensible, comme l'archéologie. Je pense aux demandes de restitution.
Je sais. L'Amérique latine se montre ainsi très revendicatrice. Je vous répondrai que chacun se doit de respecter le droit. Il y a les textes généraux de l'ICOM et de l'Unesco. Il existe aussi des accord particuliers entre la Suisse et certains pays. S'il y a des problèmes, nous devrons chercher des solutions. Ce qui est clair, c'est qu'il nous deviendra difficile d'augmenter certaines séries, même si on nous fait des dons. Il faudra prouver les sorties anciennes des objets...

Et le politiquement correct, dans tout ça?
Que vous dire? Ah oui! Nous montrerons des têtes réduites Jivaro, comme l'a récemment fait à Paris le Musée du Quai Branly. Des restes humains, donc.

Qu'en est-il donc pour vous de ce qu'on appelle aujourd'hui pompeusement l'éthique?
Elle me préoccupe sans m'inquiéter. Je n'ai rien contre le mot, que je préfère à celui de déontologie et surtout de morale. La morale possède forcément un aspect moralisant. Face aux demandes de restitution, face aux exigences de certaines ethnies à participer à la présentation de leur patrimoine ancestral, il faut prendre le temps de réfléchir. Les réponses toutes faites générales n'existent pas.

Revenons-en au concret. Votre équipe est-elle au complet?
Oui. Il y aura encore des renouvellements au niveau de la médiation culturelle.

Justement! Nombre de conservateurs se plaignent partout de l'importance croissante des médiateurs, qui semblent les détrôner.
Il faudra bien qu'ils s'entendent! Les médiateurs font partie de notre mission de communiquer avec des publics très divers. Plus formatés, plus scientifiques, les conservateurs utilisent souvent un discours tourné vers leurs pairs. Il y a des exceptions, bien sûr, comme Danielle Buyssens qui a fait notre "Prologue". Et puis n'oubliez pas le travail avec les ateliers. L'événementiel...

Alors, Boris Wastiau, où en êtes-vous maintenant?
Nous avons fermé le 27 septembre 2010, le lendemain du référendum. Nous avons continué à Conches, dont j'ignore ce que le bâtiment va devenir, jusqu’en juin. Nous avons préparé la réouverture. Etudié et restauré en conséquence. Préparé un programme pour notre rentrée. Nous avons en plus participé de loin à des événement extérieurs, comme la présentation de photos en juin au Parc Bertrand.

Un désastre!
Je préfère ne pas en parler. Je réponds encore aux protestations.

Et les expositions de la rentrée au boulevard Carl-Vogt seront...
"Les rois Mochica" pour commencer. Du précolombien, donc, en collaboration avec l'Allemagne et le Pérou. Ce sera le début d'un cycle de cinq ans touchant les cinq continents. Nous travaillons simultanément sur tout. Le programme est arrêté jusqu'en 2018. C'est important si l'on veut parvenir, pour des raisons entre autres de coûts, à des coproductions. Il y aura ainsi des manifestations d'envergure su le "Japonisme bouddhique", les îles Fidji, "L'Islam en Afrique" et les masques alpins. Plus une échappée sonore sur "La musique et le secret".

Pas trop peur de retrouver le grand public?
Non. Je pense que la coupure actuelle permettra notre vrai retour. Et puis le MEG sera un endroit agréable par son accueil et son cadre. Il s'y passera beaucoup de choses. Nous aurons des nocturnes. Des concerts. Des projections. Ce ne sera peut-être pas le Centre Pompidou, mais nous développerons un véritable programme.

Mais vous aurez besoin de sous, pour ça...
Bien sûr. Il faudra que notre enveloppe, qui ne comprend pas les salaires dont je ne suis pas maître, passe de deux à trois millions par an. Plus le mécénat.

Photo (Magali Girardin/2012): Boris Wastiau devant l'ancienne école. Tout a bien changé depuis.

Prochaine chronique le samedi 9 novembre. Le Kunstmuseum de Bâle, lui aussi en chantier, présente Mondrian, Barnett Newman et Dan Flavin. Austère et minimal, mais important.

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