Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE / Le Louvre se remet enfin dans ses meubles

Dites 33. Il y a 33 nouvelles salles à voir, au premier étage du Louvre. Le Département des objets d'art a enfin rouvert ses espaces dédiés aux règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, même si on a préféré parler de Marie-Antoinette à la place de ce dernier. Plus "vendeur", sans doute. Notons cependant que plusieurs meubles et nombre de bibelots ont bien appartenu à cette dernière. Il y a notamment, dans une vitrine, la cassolette de jaspe et d'or retrouvée dans les bagages d'exil du roi Farouk d'Egypte... 

Mais revenons aux travaux, qui se sont terminés en travaillant jour et nuit pour respecter la date d'ouverture, début juin. Les salles, qui ne se portaient pas plus mal que bien d'autres, ont fermé en 2006. Il s'agissait de les rénover. Un concours d'architectes a été lancé. Le projet primé n'a pas plu, surtout aux conservateurs. Selon la rumeur, il ressemblait fâcheusement au réaménagement, plutôt raté, du Musée des arts décoratif voisin. Les choses ont donc stagné. Rien ne se faisait, tandis que nombre d’œuvres partaient pour Atlanta. Cette location aurait (plus ou moins) dû couvrir les frais envisagés.

Un budget qui a explosé

Ces derniers ont bien sûr enflé au-delà de toute raison, tandis que Jacques Garcia reprenait en désespoir de cause le chantier. Se présentant comme un mécène, le décorateur en remettait sur les rideaux et les soieries. On tissait à tout va, du côté de Lyon, d'après des "modèles d'époque". Les boiseries, ou fragments de boiserie conservés par le musée (qui les avait récupéré du massacre infligé aux hôtels particuliers du XVIIIe parisien entre 1850 et 1914 sous prétexte d'urbanisme) se voyaient nettoyés et complétés avec les factures que cela suppose. L'une d'elles est connue. Il s'agit de celle réglée par les 70.000 Amis du musée. Pour remettre en état de la salle de parade de l'Hôtel de Chevreuse, qui n'est tout de même pas un hall de gare, il en a coûté trois millions d'euros. 

Dans ces conditions, le budget initial de 15 millions a passé à 26, Atlanta ne payant finalement que 6,5 millions. Il a donc fallu tirer à nombre de sonnettes, japonaises, chinoises et bien sûr arabes. D'où un nombre considérable de cartels de remerciement aux murs, éclipsant les étiquettes explicatives. Notons au passage que ces dernières manquent dans certains cabinets. Celui voué aux instruments scientifiques des XVIIe et XVIIIe siècles reste vierge de toute indication. Difficile de dire ici que tout coule de source. Dans la précipitation finale, certaines étiquettes se sont par ailleurs trompées d'endroit. Heureusement qu'elles comportent toutes une petite photo...

Superbe salle néo-classique

C'est néanmoins par elles que le visiteur apprend la nature et l'origine des choses. Les dates d'entrée au musée aussi. Le public attentif, qui doit prendre garde à ne pas se perdre dans un dédale incompréhensible, découvrira que nombre d'acquisitions sont récentes. Legs. Dons. Dations, ce qui n'est pas la même chose. Le Cercle Cressent, club de riches, s'est montré très actif. Il faut dire qu'il se trouve placé sous la houlette de Madame François Pinault, puisqu'on parle ici à l'ancienne. Et Maryvonne Pinault fut antiquaire à Rennes dans une vie antérieure... 

Que donne au fait le résultat? Impressions mitigées, au diapason de salles dont certaines apparaissent sur-décorées, d'autres esquissées et certaines revues à la baisse faute d'argent, comme nous l'apprend Didier Rykner dans son journal en ligne "La Tribune de l'art". La gagnante se révèle celle qui évoque un néo-classicisme tenant du palais italien et du château anglais. C'était une belle idée que de ressortir, pour l'incruster aux murs, la collection de fragments antiques constituée en Italie par l'architecte Léon Dufourny (1754-1818). La volonté de remonter le plafond peint par Callet et Deleuze pour un pavillon détruit du Palais Bourdon est à saluer. Le salon du château d'Abondant frappe par son authenticité au milieu de toutes ces évocations, dont le "boudoir turc" du comte d'Artois semble la plus fantaisiste.

Une constante surcharge

Le reste frappe par sa surcharge. Il y a toujours un meuble pour en cacher un autre. Les plus beaux Sèvres sont si entassés qu'on se croirait dans un magasin de vaisselle. Coincée dans une vitrine, la commode de la Du Barry, souvent copiée au XIXe siècle, évoque de la sorte davantage le Louvre des Antiquaires que le Louvre tout court. Fallait-il imaginer des buffet d'argenterie dont les pièces les plus orfévrées se trouvent parfois à quatre de haut? N'aurait-on pas dû mieux traiter les vrais décors du Louvre? Les plafonds commandés par Louis XVIII restent dans le noir. Celui consacré à Marie de Médicis par Carolus-Duran, chef-d’œuvre remontant, lui, à la IIIe République, est devenu presque invisible à cause d'immense vitrines. Ces créations tardives sont apparemment méprisées par le nouveau directeur du département Jannic Durand. Les cartels vantant leurs mérites ont disparu des cimaises... 

Reste que la collection est fabuleuse. Il y a vraiment de tout dans le domaine français, puisque l'Italie, l'Allemagne ou l'Angleterre, si créatrices aux mêmes périodes, restent (quasi) aux abonnés absents. Un décor vénitien. Une tabatière de Frédéric II de Prusse. Quelques groupes en porcelaine de Meissen. Notons à ce propos qu le Victoria & Albert de Londres, qui a rouvert ses collections décoratives anglaises il y a déjà quelques années, inaugurera sa galerie "continentale" du sous-sol en décembre 2014. Sa restauration a duré presque aussi longtemps qu'à Paris. Il y a au V&A des meubles français, mais aussi allemands ou italiens, magnifiques des XVIIe et XVIIIe siècles.

Pratique

Musée du Louvre, Paris. Tél.00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 17h45, les mercredis et vendredi jusqu'à 21h45. L'énorme et très lourd catalogue (568 pages) a été rédigé par Jannic Durand avec la collaboration de Michèle Bimbenet-Privat et Frédéric Dassas. Il se vend 45 euros seulement. Photo (RMN): L'un des salons, fruit de remontages et de reconstitutions.

Prochaine chronique le lundi 21 juillet. Un livre nous parle des talons aiguilles.

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