Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE / Le Louvre présente son petit frère d'Abu Dhabi

Calicot sur la façade. Déploiement de police insensé le 29 avril. Il faut dire que l'opération tient davantage de la diplomatie, au pire sens du terme, que de l'art. Le Louvre vernissait pour les politiques l'exposition "Naissance d'un musée", saluant l'apparition publique de son homologue d'Abu Dhabi. Le public peut aujourd'hui la voir sans fouille, ni chichis. Il lui est même assez facile d'entrer sous la pyramide afin de découvrir cet ensemble acquis à prix d'or. On ne peut pas dire que les visiteurs se bousculent... 

Mais avant de cancaner, un peu d'histoire. Rappelons que l'accord entre la France et les Emirats Arabes Unis a été signé en 2007. La chose n'était pas allée sans polémiques. Aujourd'hui décédée, Françoise Cachin menait la fronde en parlant de "La Vegas des sables". L'ancienne directrice d'Orsay avait réuni plus de 5000 signatures d'intellectuels. Las! Il y allait de "la grandeur de la France", des mots qu'on affectionne outre Jura. Et puis, un petit milliard d'euros se révélait à la clef. La somme que verserait Abu Dhabi, sur trente ans, pour services rendus.

Un chantier signé Jean Nouvel 

En 2010 pouvait donc débuter le chantier pharaonique, confié comme il se doit à Jean Nouvel. Une sorte de soucoupe mitée doit couronner pour l'ouverture, prévue fin 2015, de petits bâtiments cubiques abritant les œuvres. Le tout se voit budgété à 83 millions d'euros. C'est rien! Il faut préciser que les ouvriers, recrutés dans divers pays d'Asie, travaillent comme des esclaves. Ils auraient de la peine à quitter les lieux, vu qu'on a saisi leurs passeports. Diverses ONG ont dénoncé cette situation à plusieurs reprises. Une situation sur laquelle on se tait en ce moment à Paris. 

Contrairement à Lens, partie intégrante du Louvre, il s'agit ici d'un établissement placé sous franchise, un peu comme un salon de coiffure Dessange. Le nouvel établissement bénéficie certes de prêts français, qui iront s'amenuisant les dix premières années d'ouverture, pour arriver à zéro en 2025. Il aura bien sûr quatre expositions annuelles fournies sur un plateau jusqu'en 2030. Le musée devra ensuite se débrouiller seul, avec ses propres collections. Privées. Elles appartiendront au en fait cheikh Khalifa ou à son successeur.

Mépris et méprise? 

Autant dire qu'il lui faut acheter. Beaucoup acheter, et au prix fort. Le "savoir faire français" est là pour ça. Officiellement, l'entente se révèle cordiale. Pour avoir rencontré, en privé, deux membres du "team", je peux vous assurer qu'il n'en est rien. On assiste à un bel entrecroisement de mépris mutuels. En plus, il y a sans doute méprise. Les deux mots se ressemblent. "Faut-il vraiment que nous acquerrions de l'art religieux chrétien, des nus féminins ou des sculptures bouddhiques?", m'expliquait l'un des membres parisiens de l'équipe. Tout cela risque de poser problème. Nous sommes à un jeu de pierre de l'Arabie Saoudite, dans une région où l'on lapide beaucoup... 

Bref. Une exposition des premières emplettes a eu lieu sur place. Voici maintenant une sélection analogue à Paris. La Pyramide abrite 150 œuvres reflétant les choix, plutôt vastes. Si le Getty de Los Angeles, dernier venu parmi les grands musées, se limite à l'archéologie méditerranéenne (avec les problèmes de fouilles clandestines que l'on sait!), à l'art ancien et à la photographie, tout s'est ici vu pris en compte. Le déroulé part de la préhistoire pour finir avec une série de toiles abstraites de l'Américain Cy Twombly, datée de 2008. Le grand écart! La Chine, le Japon, l'Afrique ont dû trouver leur place, ce qui n'est pas le cas au Getty. Il ne manque guère au programme que les Précolombiens.

Quelques objets fabuleux 

Qu'y a-t-il donc au Louvre, dans une jolie scénographie gommant ce que l'ensemble peut posséder d'hétéroclite? D'excellentes choses. Tout commence très fort, après un peu d'archéologie locale montrant qu'Abu Dhabi n'est pas seulement un désert. Le bracelet en or achéménide (Iran actuel, Ve siècle av. J.-C.) est sublime. La sphinge archaïque grecque (VIe siècle av. J.-C.) magnifique. La tête d'homme romaine en bronze doré spectaculaire. On reste pantois devant la fibule dite "de Domagnano" ostrogothe des années 450. La suite reste très honorable. Côté peinture, Giovanni Bellini précède Jacques Jordaens, Gustave Caillebotte, Paul Klee et René Magritte. Il y a même une miniature du Genevois Liotard, datée de 1740-1741. Elle représente "Le comte Ulfeld dans un intérieur ottoman". 

Bénéficiant de crédits dont les musées de France sont privés, l'ensemble apparaît donc somptueux, en dépit de quelques faiblesses (le Murillo, le Corot, le Picasso...). Dire qu'il se dégage une personnalité resterait pourtant excessif. Se trouve là ce qu'il faut avoir, avec une préférence tout de même pour les arts décoratifs: émaux, tapisseries, meubles Art nouveau viennois... La seule chose donnant ici l'idée d'une pensée globale semble la suite de miniatures indiennes et persanes, dont une partie provient du cinéaste James Ivory. On se dit: "enfin quelque chose faisant sens." Rien à voir, comme vous pouvez le comprendre, avec la solide "Galerie du temps" au Louvre de Lens.

Vidéo creuse

Le parcours se termine sur une vidéo où tout le monde parle, de l'actuelle ministre de la Culture Aurélie Filippetti au nouveau directeur du Louvre Jean-Luc Martinez. C'est un festival de langue de bois. Tout sonne creux. Voilà qui ne donne pas (ou plus) l'idée d'un grand enthousiasme collectif.

Pratique 

"Naissance d'un musée, Le Louvre Abu Dhabi", Louvre, Paris, jusqu'au 28 juillet, Tél. 00331 40 20 50 50, site, www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et les vendredis jusqu'à 21h45. Photo (DR): L'exposition, lors de son vernissage sur place. A droite, le tableau de Jordaens, magnifique.

Prochaine chronique le jeudi 8 mai, jour d'Art en Vieille Ville à Genève. Vérone crée son musée d'art moderne. Art moderne à l'italienne: 1800-1945.

 

 

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