Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE/Le Louvre de Lens est à la peine. Echec social?

Un samedi de temps gris. Onze heures du matin. Je me sens si seul sur le chemin menant au Louvre de Lens que je m'inquiète. Le musée est-il bien ouvert? Arrivé sur place depuis la gare (une trotte de vingt minutes), je ne vois personne aux portes de l’établissement. Ah oui, deux dames. Enfin! Puis trois. Mais où sont les foules innombrables annoncées par les politiciens et les journalistes? Existent-elles ailleurs que dans leur imagination? 

«L'actuelle exposition attire peu de monde», admet l'employée d'une des deux billetteries imaginées en 2012 pour canaliser les visiteurs. «D'or et d'ivoire» ne constitue bien sûr pas ce qu'on peut appeler un titre. Le sujet, qui rapproche le gothique parisien de la Toscane des années 1250-1320, se révèle par ailleurs bien pointu. Il fait partie des thèmes que Paris envoie se faire voir en province, la capitale n'accueillant bientôt plus que des «blockbusters». Le petit saint Jean qui pleure a par ailleurs déjà servi d'affiche pour le Louvre père (ou le Louvre mère, si vous préférez). Il sent un peu le réchauffé.

Gratuités prolongées 

Durant ma longue visite, je ne verrai pratiquement que des gardiens. Eux, en revanche, semblent nombreux. Il y aura, en début d'après.midi, un peu plus de monde à la «Galerie du Temps», qui rassemble depuis l'ouverture de décembre 2012 des chefs-d’œuvre du Louvre de toutes les époques, classés par ordre chronologique. Il faut dire que cette partie de Lens reste accessible sans payer. Ce n'aurait dû être le cas que la première année, afin de lancer la machine. La gratuité a été étendue à la seconde année. Puis à la troisième... Mais la machine semble grippée. 

Que s'est-il passé? Au départ, il y avait une bonne intention. Il fallait décentraliser la culture. L'idée d'un Louvre et d'un Pompidou extérieurs à la capitale était de Jean-Jacques Aillagon, ministre de la Culture en 2004. Normal! L'homme adore brasser de l'air. Il y a ensuite eu une mise au concours des villes candidates. Lens l'a emporté sur Arras, Amiens, Calais ou Valenciennes. Daniel Percheron, l'homme fort du Nord, a gagné aux sentiments. C'était la prime «à une région minière qui a tant souffert.» Il y avait 20% de chômage à Lens, une ville où nul touriste ne mettait jamais un pied... Notez, au passage, que le médicament n'avait rien de bon marché. Le gros des frais, qui se seraient montés à 201 millions d'euros, même si le chiffre officiel reste de 150, était à la charge du Nord-Pas-de-Calais.

Débuts brillants

La première année s'est révélée au-dessus des espérances. L'antenne attendait 500.000 clients. Il en est venu 900.000. Seulement voilà! C'était l'effet de la nouveauté et du battage médiatique. Depuis, le Louvre Lens traîne les pieds. Comme Pompidou Metz, d'ailleurs. Il suffit de regarder les résultats des expositions. «Renaissances», qui ouvrait les feux, a attiré 151.000 personnes, «Les désastres de la guerre», il y a quelques mois, 86.000. Et il faut en plus, comme toujours en France (cela reste moins le cas en Suisse) compter les visiteurs non-payants. En font partie les écoliers, que Christian Bernard, directeur du Mamco appelle le «public captif». Le 65% des gens entrant dans les expositions tarifées bénéficierait ainsi de la gratuité à Lens! Un endroit où l'on semble avoir en plus le comptage assez généreux. 

Seulement voilà! Il ne faut pas le dire. Le proclamer c'est aller contre la culture pour tous, et en priorité pour les démunis. Comprenez-moi. Je n'ai rien contre la démocratisation de la culture. Mais il ne faut pas renverser la proposition initiale. Le musée pour tous ne doit pas signifier que tout le monde doive aller au musée. Il veut dire que chacun en a la légitime possibilité. C'est la grande illusion des années 1990 et 2000 que de croire à la cohésion sociale par la culture. N'empêche que nul n'ose crever la bulle. Ce serait comme affirmer que la Grèce reste un pays du Tiers-Monde, que les hauts fonctionnaires genevois sont trop payés ou que les élèves éprouvent aujourd'hui davantage de peine à retenir ce qu'on leur enseigne. Nous sommes entrés dans une civilisation du déni.

Réserves attendues 

On l'est d'autant plus à Lens que le Louvre compte bien récidiver. Il prévoit de construire, à quelques kilomètres de son antenne, ses réserves à Liévin. Un projet pharaonique (avec geste architectural!) que tout le monde sait absurde, mais dont nulle autorité ne veut démordre. Faire 200 kilomètres pour voir chaque objet, puis rentrer à Paris, vous pensez le temps perdu pour les conservateurs! Le débat ne fait donc rage qu'en sourdine. C'est radio couloirs qui fonctionne à plein régime au Louvre, où nous restons tout de même entre fonctionnaires. 

La ville de Lens semble néanmoins développer quelques doutes sur les miracles de la culture universelle. L'été prochain, comme je vous l'ai déjà dit, l'aile d'exposition temporaire se verra mobilisée pour une histoire du FC Lens. La ville abritera quatre matches de l'Euro, dans un stade de football qu'on est en train de tripatouiller, non loin du Louvre provincial d'ailleurs. Là au moins, pas de problème. Il n'y aura pas de difficultés à faire le plein. Pour les rencontres du stade, tout au moins. A ce que j'ai entendu dire, le FC Lens ne se porte en effet pas très bien. Photo (AFP): L'entrée du Louvre Lens, lors des inaugurations de 2012.

Prochaine chronique le lundi 7 juillet. L'Hermitage de Lausanne exhume Marius Borgeaud. Pourquoi donc? 

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