Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE / Lausanne aère son XVIIIe siècle. Une réussite

Les dés sont jetés. Ils semblent un peu pipés, certes. Il n'en reste pas moins que le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne devrait faire ménage commun avec le Mudac et l'Elysée dès 2017. Un ménage à trois, donc. Le premier a donc «entrepris la réévaluation de ses fonds dans la perspective, réjouissante, de disposer bientôt d'espaces spécialement dévolus à la présentation permanente de ses collections.» C'est ce qu'écrit Catherine Lepdor, conservatrice en chef, dont la tâche sera longtemps demeurée ingrate, pour ne pas dire plus. 

Cette réévaluation nécessite de nouveaux regards d'experts et de restaurateurs. Depuis 1991, les différents fonds passent donc successivement au crible. C'est aujourd'hui le tour des peintures françaises et anglaises, allant de la Renaissance aux années 1830. Il en est sorti un nouveau catalogue, publié sous la direction de Frédéric Elsig. Savant, mais concis.

"Raisons et sentiments"

Les choses auraient pu s'arrêter là. Ce n'est pas le cas. Quelques jours après le décrochage des tableaux d'Alex Katz et de Félix Vallotton, le Musée des beaux-arts présente, sur des murs repeints en technicolor, «Raisons et sentiments». Un titre emprunté à Jane Austen. Il s'agit de montrer «le XVIIIe siècle dans les collections». Or quelle ambivalence caractérise mieux cette époque, passée en une génération de l'éloge du cerveau à celui des larmes? 

Le pari était osé. Il fallait remplir les immenses salles du Palais de Rumine avec des pièces appartenant pour l'essentiel au musée. Or ce dernier passe pour pauvre, à deux grandes exceptions près. Il s'agit bien sûr de l'atelier du paysagiste Ducros, précurseur à Rome, puis à Malte, du romantisme, acquis après sa mort en 1810. Et des tableaux des frères Sablet, eux aussi actifs en Italie dans les années 1780-1790. Le musée les a peu à peu achetés.

Miniatures inédites 

Mais le reste? Comment tenir, même si l'institution ne pouvait pas se refuser de présenter, en lever de rideau, les deux grands tableaux du XVIe siècles montrant «Les massacres du triumvirat» et «de la Saint-Barthélémy», exécutés par le protestant Dubois vers 1575? Eh bien Catherine Lepdor a choisi de presque tout mettre aux murs, dans un mélange de tableaux, de dessins et d'estampes! De petits maîtres peuvent enfin occuper le devant de la scène. On ne peut pas toujours remiser en caves des portraitistes mineurs comme le Vaudois Bolomey ou le Genevois Guillebaud. 

Des ensembles finissent par se dégager. Les effigies officielles, tout d'abord. Oudry, Largillière et surtout Rigaud, avec son austère image de «Marie de Nemours, princesse de Neuchâtel», sont bien représentés. Les néo-classiques genevois brillent avec la version horizontale du «Tremblement de terre» de Saint-Ours, dont notre Musée d'art et d'histoire possède la verticale, et un immense dessin de Constantin Vaucher représentant «La mort de Socrate», sujet édifiant, alors à la mode. Une salle a été réservée aux miniatures du musée, que l'on n'avait à mon avis jamais vues. Une jolie mise en scène a prévu une petite vitrine dans le noir pour chacune d'elles.

Emprunts ciblés

Quelques emprunts ciblés mettent le tout en valeur, sans pour autant voler la vedette. Avignon, Edimbourg, Berne Londres ont prêté. D'intéressants jeux de miroir peuvent se créer. Il est émouvant de voir côte à côte les deux portraits de Nicolas Châtelain par Johann Friedrich August Tischbein. Lausanne possédait l'image adulte en buste de ce libraire, venu s'installer en Pays de Vaud. Munich a envoyé le portrait en pieds de l'adolescent. Vingt ans avant... 

Bien fait et intelligemment pensé, doté des «interventions contemporaines» sans lesquelles on a aujourd'hui l'air provincial et ringard, «Raisons et sentiments» prouve en tout cas une chose. Il ne faut pas obligatoirement accumuler les chefs-d’œuvre comme des trophées pour réussir son coup.

Pratique 

«Raisons et sentiments», Musée cantonal des beaux-arts, palais de Rumine, place de la Riponne, Lausanne, jusqu'au 2 septembre. Tél.021 316 34 45, site www.mccba.ch Ouvert du mardi au jeudi de 11h à 18h, du vendredi au dimanche de 11h à 17h. Intitulé «De la Renaissance au romantisme», le catalogue compte 126 pages. Photo, l'un des portraits de famille faits à Rome vers 1790 par Jacques Sablet (Photo MCBA).

Prochaine chronique le mardi 9 juillet. Yverdon-les-Bains ouvre son Centre d'art contemporain. Visite et rencontre avec la directrice Karine Tissot.

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