Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE/La bataille du MAH repart, mais Genève a déjà perdu la guerre

Crédits: Keystone

Sami Kanaan avait dit «avant l'été». Nous y serons le 21 juin. C'est donc le lundi 20 juin que le magistrat genevois en charge de la culture et des sports annoncera, lors d'une conférence de presse, son plan pour un nouveau Musée d'art et d'histoire (MAH). Un plan qui vient après le «non» populaire au projet Jean Nouvel du 28 février. 

D'aucuns se sont déjà engouffrés dans la brèche. J'ai cité ici Vincent Mangeat et son associé Pierre Wahlen. A 75 ans, l'architecte nyonnais a d'ores et déjà annoncé un projet. Révolutionnaire bien sûr. Le site de la «Tribune de Genève» s'en est fait l'écho dès le vendredi 17 juin. Il s'agirait d'installer l'extension en lieu et place de l'actuel parking de Saint-Antoine. Les plateaux seraient renforcés ou perforés avec la bénédiction d'Erik Langlo, l'ingénieur qui les avait construits il y a des décennies. Le talus herbeux ferait place à un vitrage. Une autre verrière viendrait coiffer la cour du MAH. Un lieu que Mangeat et Wahlen qualifient au passage d'«introverti». On aura décidément tout entendu.

Un comité de six sages 

Pour le moment, il s'agit bien sûr d'une idée. Il faudrait qu'elle soit avalisée et que la Ville ait envie de travailler avec Vincent Mangeat. Un artiste difficile. Depuis la fameux projet d'une tour en carton pour l'Exposition universelle de Séville en 1992 (pavillon suisse qui ne s'est pas construit après d'interminables polémiques), celui que la «Tribune de Genève» qualifiait perfidement de «star des années 1990» dans un article paru en février 2013 a accumulé les affaires. Je rappelle celle de la maison d'un certain Jean Claude Gandur, qui a abouti à un clash entre l'architecte et le commanditaire. «Bataille d'ego pour une villa fantôme», titrait «Le Temps» en novembre 2015. Quant à la Maison des écrivains voulue par Vera Michalski à Montricher, elle reste en plein chantier après une rupture. Les travaux sont interrompus depuis une bonne année, et la mécène fulmine (1). 

Mais revenons au MAH. Pour la séance du 20 juin, il y a apparemment eu une fuite. Il m'est revenu aux oreilles que le magistrat proposerait (conditionnel) la constitution d'une commission pour planifier une suite. Oh, ne vous attendez pas à y voir ceux que l'extension Nouvel hérissait! Ils restent officiellement qualifiés d'«opposants», alors que ce sont eux qui ont remporté la votation. Il y aurait un comité international (voyons grand!) de six sages. Trois hommes et trois femmes pour rester politiquement correct dans une ville où l'on parle toujours d'habitant(e)s et de citoyenn(e)s. Personnellement je n'aurais rien eu contre quatre hommes ou quatre femmes.

Un an pour décider 

Je continue, toujours au conditionnel. Ces gens auraient un an, à partir de septembre 2016, pour rendre leur copie. Leur choix ne se verrait pas limité. Aucun besoin de conserver comme lieu d'ancrage l'actuel MAH. Une autre implantation ne déplairait pas. Par exemple au PAV (Prailles-Acacias-Vernets), un quartier qui finira bien par exister. A cet endroit n'interviendrait aucune contrainte patrimoniale. Resterait à savoir ce qu'on ferait de l'ancien bâtiment, désormais classé et sanctifié durant les années de campagnes. Quelle que soit la solution, la suite prendra du temps. Concours d'architectes (auquel Vincent Mangeat et Pierre Wahlen pourraient participer). Enquête. Permis. Recours. Et, pourquoi pas, nouveau référendum. Nous serons au milieu des années 2020 quand le bâtiment verrait le jour. 

Avec tout cela, je me dis une chose. Dans la bataille que livre Genève aux autres villes, car il y a tout de même une guerre, elle aura alors depuis longtemps perdu. Bâle vient de rouvrir un Kunstmuseum agrandi. Une réussite respectueuse de l'ancien bâti. Coire (oui, Coire!) devrait prochainement inaugurer son extension contemporaine. Le Landesmuseum de Zurich arrive enfin au bout de ses peines. Il fera la fête le 31 juillet. Le chantier lausannois avance, à côté de la gare. Pour avoir rencontré récemment les trois directeur(e)s de musée concerné(e)s, je peux vous dire qu'ils sont gonflés à bloc. Ce sera pour 2019-2010, comme le grand Kunsthaus de Zurich, dont le chantier progresse à pas de géants (2).

Des passions intactes 

A côté, Genève offre le spectacle de ses indécisions, du maintien en place d'un directeur de musée désavoué, de dissensions internes mal camouflées, de subventions énormes et peu visibles (aucun crédit d'acquisition, par exemple), d'absence de vision muséale, de collections mal mises en valeur, de.... Mais j'arrête là. La seule chose positive, c'est finalement les passions que le MAH continue à susciter, tant chez ses Amis que parmi les «opposants». J'avoue éprouver du mal à m'y intéresser encore. Que voulez-vous? C'est autrement plus stimulant ce qui se fait ailleurs.

(1) J'ai aussi lu le 4 mai 2016 dans la presse romande que Vincent Mangeat avait perdu son procès contre un couple de Givrins ayant osé modifier, après des années d'utilisation, une de ses villas. Le Vaudois pensait qu'il s'agissait d'une atteinte à son oeuvre.
(2) Et je ne cite pas ce qui est déjà ouvert ailleurs, comme l'énorme LAC de Lugano.

Photo (Keystone): Vincent Mangeat sous l'atrium de la fondation Jan Michalski de Montricher.

Article intercalaire.

 

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