Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE / L'Ariana genevois présente sa poterie islamique

Il fallait oser. Au centre de la grande salle souterraine du Musée Ariana de Genève, voué depuis 1934 à la verrerie et à la céramique, quatre vitrines renferment des tessons. Des petits. Des moyens. Des grands. Il faut dire ces précieux débris aident à la connaissance de la poterie islamique, dont bien des pièces anciennes contituent des restitutions. Et puis, il y a à voir ailleurs des plats et des aiguières, des bassins et des bols. Sans compter l'éclairage contemporain. Le politiquement correct aidant, celui-ci est fourni par un atelier des prisonnières de Champ-Dollon. Mais je vous rassure tout de suite. Il y aura aussi en juillet des stages pour enfants, adultes et familles. Personne ne restera sur le carreau, fut-il de céramique lustrée. 

Cheville ouvrière de projet, Anne-Claire Schumacher planche depuis plusieurs années sur ce projet complexe. Comme identifier, classer, publier et montrer les objets islamiques entrés dans les collections publiques genevoises il y a parfois fort longtemps? C'est la conservatrice qu'il faut interroger sur cette présentation patrimoniale, qui ouvrira ses portes au public le vendredi 28 février sous le titre de "Terres d'Islam". Un savant jeu de mots. 

L'exposition, Anne-Claire Schumacher, porte comme sous-titre "L'Ariana sort de ses réserves II".
En 2004, alors que le musée était dirigé par Roland Blaettler, il a montré ses faïences et ses majoliques italiennes. L'idée est à nouveau de présenter une collection dans son ensemble. Un passage au scanner. C'est passionnant à faire, une fois admise l'idée qu'elle ne recèle pas que des chefs-d’œuvre. Il y aura beaucoup d'objets en mauvais états. Beaucoup d'objets mineurs. Or vous le savez, plus on s'éloigne de la perfection, plus la datation et la provenance sont difficiles à établir. 

Il s'agit d'un travail collectif.
Oui. Aucun collaborateur du musée ne possédait de connaissances assez pointues dans le domaine islamique pour œuvrer seul. Il a fallu toute l'équipe avec en amont notre restauratrice Hortense de Corneillan pour déblayer le terrain. Bien des questions demeuraient ensuite à résoudre. Nous avons fait appel à des spécialistes. Il faut noter qu'ils deviennent  prudents. Tel ou tel bol est-il de Nichapour, de Samarcande, ou tout simplement iranien? On a longtemps utilisé les lieux de découverte afin d'établir les provenances. Or les céramiques ont toujours voyagé... 

Combien l'Ariana possède-t-il de pièces?
Environ 700. Nous en exposons 450. Il faut dire que la période envisagée va du VIIIe au XXe siècle et que l'aire concernée couvre trois continents, de la Transoxiane à l'Espagne. Ont cependant été exclus l'Inde et le Maroc, qui demeurent à étudier. 

De quelle manière l'Ariana a-t-il acquis ces pièces?
C'est curieux, mais il n'y a pas de grands ensembles, même si le legs Revilliod de 1890 contenait 60 céramiques islamiques. Le catalogue contient une intéressante statistique. On y découvre que le 60 pour-cent des objets est arrivé sous forme isolée, ou de deux pièces seulement. 

Y a-t-il des exceptions?
Oui. Je citerai les dons de Yolande Crowe-Vernes. Elle les a faits anonymement. Je l'ai priée de lever son incognito. Cette spécialiste de l'art safavide (dynastie iranienne ayant connu son apogée vers 1650) collaborait au catalogue... Je citerai aussi Micheline Centlivres-Demont. Nous lui devons un ensemble de poteries populaires, qui lui servait de matériau d'études. Elle aussi signe un essai dans le livre d'accompagnement. 

Quels sont les points fort de cet ensemble constitué de manière hétéroclite?
L'Iran médiéval. Les Safavides. La faïence d'Iznik, dans l'actuelle Turquie. Nous avons dans ce dernier domaine une dizaine de très belles pièces... et beaucoup d'autres. 

Et les lacunes?
L'Egypte avant tout. 

Je crois savoir que les Amis de l'Ariana (AAA) ont cassé leur tirelire pour offrir in extremis une pièce de prestige, qui ne figure pas dans le catalogue.
Ils nous ont en effet donné une coupe de type tajvordica. Il s'agit là une pièce iranienne au petit feu, avec un décor à la feuille d'or. Sa fragilité interdisait un usage quotidien. Il s'agissait d'une création décorative. Nous n'avions qu'un carreau de ce genre, lourdement restauré. 

Beaucoup de poteries islamiques anciennes semblent avoir été très reprises...
C'est le seul domaine archéologique couvert par l'Ariana, qui ne possède pas de vases grecs ou étrusques. Beaucoup de pièces proviennent d'excavations. Normal qu'il y ait eu de la casse. Quand l'art islamique est devenu à la mode, vers 1880, des armées de restaurateurs, souvent installés sur place, ont donc trafiqué les morceaux retrouvés. Avec les restes de quatre coupes, ils vous en faisaient une seule, souvent très présentable. L'ennui, c'est qu'il s'agit de faux à démonter, ou à annoncer comme des maquillages. Le travail d’Hortense de Corneillan a été déterminant. Nous avons opéré quelques remontages, réversibles, après l'habituelle discussion de fond. Qu'est qu'on fait et pourquoi? Il y a souvent un désir contradictoire de retour à l'original et de garder la trace, devenue historique, d'une restauration ancienne. 

Quelle impression la collection vous fait-elle, une fois comme ici révélée?
Genève n'a pas à en rougir! Bien sûr, il manque à l'Ariana les grands chefs-d’œuvre que l'on trouve au Louvre ou au British Museum. Mais le musée peut donner une bonne idée de toutes les époques et tous les décors. C'est tout de même pas mal, si l'on pense que les 450 pièces montrées sont pour la plupart arrivée une par une.

Vous présentez à la fin des imitations occidentales.
Je préfère parler de variations. On parle toujours des influences réciproques entre l'Orient et l'Occident. Au milieu, il y a tout de même le Moyen Orient. L'orientalisme, si en vogue au temps des colonies, a amené à produire quelques copies fidèles. Mais il y a surtout eu l'utilisation d'un vocabulaire exotique pour des pièces luxueuses, comme celles de Théodore Deck ou de Samson. Ce langage imprègne des pièces, plus personnelles, d'un grand céramiste français comme André Metthey. Vous remarquerez que nous avons sorti un extravagant lave-mains genevois de 1885. Il a été créé dans une de nos écoles d'art par Jacques Mayor. 

L'exposition s'accompagne d'un important catalogue.
Une de nos déceptions en 2004, pour la faïence italienne, avait été de renoncer à une publication. Nous n'étions pas allés jusqu'au bout. Cette fois, il y a un ouvrage tenant à la fois du catalogue raisonné et du beau livre. Il a été soigné sur le plan visuel, sans abuser des jeux de mise en page. Les textes sont résumés en anglais. 

Y aura-t-il une suite?
Normalement la poterie suisse en 2017.

Pratique 

"Terres d'Islam", Musée Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, du 28 février au 31 août. Tél. 022 418 54 50, site www.ville-geneve.ch/ariana Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Nombreuses animations. Catalogue de 343 pages publié par Cinq Continents. Photo (Ariana): Plaque de revêtement mural Kashan, Iran, fin XIIIe-début XIVe siècle.

Prochaine chronique le vendredi 28 février. Le Lausannois Philippe Kaenel monte un Gustave Doré pour le Musée d'Orsay à Paris. Entretien.

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