Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE / Bordeaux la belle remet son musée à flots

Certaines villes françaises ont mal à leurs musées. C'est le cas de Dijon, qui a enfin retroussé ses manches, de Lille, où le Palais des beaux-arts, laborieusement refait, se dégrade déjà, ou de Marseille, aux perpétuels chantiers inachevés. C'est aussi celui de Bordeaux, la plus belle ville du pays, inscrite depuis 2007 au patrimoine de l'Unesco. Bordeaux qui vient d'ouvrir la seconde partie de son Musée des beaux-arts, réhabilité après des décennies de palabres et quelques démissions de conservateurs. Le dernier en date, José de Los Llanos, a rendu son tablier juste après l'inauguration, ce qui a fait le plus déplorable effet. Le musée n'est plus à la noce... 

Tout avait pourtant bien commencé. Comme Genève, Bordeaux a bénéficié de l'arrêté Chaptal de 1801, créant les musées de province. Il a donc reçu des dépôts. Mais, comme le fait remarquer dans un article du "Figaro" l'écrivain Adrien Goetz, il n'a jamais connu de grand donateur comme Aix, Montpellier ou Nantes. Une déclaration à tempérer. En 1829, la Ville a acquis la collection du marquis de Lacaze. Un excellent investissement. Il y avait là des Frans Hals, des Jan van Goyen, des Ter Bruggen ou des Luca Giordano magnifiques.

Désintérêt municipal

La suite est demeurée plus plan-plan. La Mairie ne s'est jamais vraiment intéressée au Musée des beaux-arts. Après l'incendie de 1870, deux ailes ont été construites, en prolongement du Palais Rohan servant de mairie. Autant dire qu'il faut traverser le jardin pour aller de l'une à l'autre. On s'est arrêté là. C'est en effet la seconde d'entre elles qui s'est vue rénovée en 2013, la première ayant déjà bénéficié de travaux minima. Bordeaux ne possède ainsi pas la climatisation que demanderait son climat tropical l'été: chaud et humide. 

De 1947 à 1995, Bordeaux a été administré par l'inamovible Jacques Chaban-Delmas. Il n'y faisait que des sauts, pris comme il l'était avec ses fonctions de président de l'Assemblée nationale, de champion de tennis ou de Premier ministre. Après avoir un peu défiguré la cité phare du XVIIIe siècle avec quelques immondices architecturales (un parking en hauteur sur le cours Victor Hugo, il fallait oser!), l'homme a fini par s'intéresser l'art, via sa troisième épouse. Micheline Chevelet se passionnait pour la création actuelle, ce qui restait rare à l'époque. On lui doit le CAPC, installé dans les anciens Entrepôts Lainé. Une institution phare des années 1990, qui péclote aujourd'hui faute de crédits. Et un musée contemporain n'achetant plus cesse vite d'être contemporain...

Titien, Van Dyck ou Delacroix

Chaban Delmas compensait les carences grâce aux expositions montée par Gilberte Martin-Méry, conservatrice du Musée des beaux-arts de 1954 à 1985, puis ambassadrice volante. La dame invitait la presse à qui mieux mieux. Il y avait les soirées à l'opéra, un sublime bâtiment élevé vers 1780 par Victor Louis. Les dîners dans les châteaux des environs. Barons de Rothschild ou ducs de Mouchy. Plus les bonnes bouteilles posées sur les tables de nuits d'hôtels cinq étoiles. Bref, tout pour faire parler en bien de merveilles n'existant pas. On se contentait alors de mettre la première main au Musée d'Aquitaine, dont l'aménagement intérieur en béton a abominablement mal vieilli. 

Aujourd'hui placée sous la houlette d'Alain Juppé, peu connu pour ses projets culturels, Bordeaux a fini par remettre de l'ordre dans son musée. 0uverte les jours où il ne pleut pas trop (il y a déjà eu quelques inondations...), la collection se révèle de premier ordre. Elle ne comprend que de la peinture ancienne, du XIXe siècle et de la première moité du XXe siècle, la suite se passant au CAPC, situé à l'autre bout de la ville. Il y a là, accrochés sur des murs aux couleurs sourdes, un Titien tardif fabuleux, un immense Jean-Baptiste van Loo inachevé, l'historique portrait de Marie de Médicis par Van Dyck, "La Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi" de Delacroix ou, un colossal Rosa Bonheur, née à Bordeaux. Plus beaucoup de bonne peinture académique et de mauvaise peinture impressionniste. Les petits tableaux se perdent en prime dans des salles aussi grandes et aussi hautes.

Espace très insuffisant 

Les Bordelais sont mis à l'honneur. Outre Rosa, icône du féminisme puisqu'elle vécut sous Napoléon III les cheveux courts et portant des pantalons, il y a Odilon Redon, Albert Marquet, André Lhôte et Jean Dupas. Notons que pour ce décorateur phare de l'Art déco, il a fallu emprunter le toiles à des privés. Un absent dans le nouvel accrochage. Il s'agit de "Rolla" d'Henri Gervex, dont la photo orne le petit guide. Guy Cogeval a emprunté cette toile "osée" pour son musée d'Orsay et il refuse de rendre ce dépôt de l'Etat. La France reste le pays de "Clochemerle". 

L'espace demeure insuffisant pour tant de richesses. Nombre d'entre elles se découvrent sur le site, très complet, du musée. Il faudrait agrandir. Mais où et avec quel argent? Tant Adrien Goetz que Didier Rykner dans sa "Tribune de l'art" suggèrent le Palais Rohan, entre les deux ailes. La mairie se fait construire un bâtiment (énorme, affreux, mais ce sont en France les maires qui font la loi) juste en dehors du secteur préservé par l'Unesco. Elle pourrait lâcher du lest. Je me permets pourtant de douter qu'elle le fera...

Pratique 

Musée des beaux-arts, 20, cours d'Albret, Bordeaux. Tél. 00335 56 10 20 56, site www.musba-bordeaux.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 18h. Entrée libre. Photo (DR): "Les héritiers" d'Eugène Buland. Le peintre est inconnu. Le tableau magnifique. Le musée l'a audacieusement choisi comme symbole.

Prochaine chronique le jeudi 20 février. Valence (France) rouvre son musée. Une réussite arhitecturale conciliant l'ancien et le très moderne.

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