Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE/Arles propose de "Revoir Réattu". Réussi!

Il existe des villes de musées. Je veux dire par là des cités dont le nombre d'institutions publiques et privées apparaît démesuré par rapport au nombre de leurs habitants. Winterthour en constitue l'exemple parfait en Suisse. En France, c'est Arles, dont l'économie semble pourtant peu florissante, qui décroche la timbale. Je vous ai parlé en juillet des "Rencontres" photographiques, situées il est vrai dans un cadre plus libre. J'ai aussi évoqué le Musée départemental d'archéologie, qui vient de connaître une notable extension. 

Pour compléter le panorama, il ne saurait encore être question ici du Musée Arlaten, qui joue les Arlésiennes. Les travaux de ce conservatoire des traditions locales ont commencé en 2007. Le bâtiment a fermé en 2009. La réouverture est prévue pour 2017. J'aurais en revanche pu évoquer le Centre Van Gogh, ouvert à grands frais en avril dans des maisons anciennes restaurées à la suisse, c'est à dire un peu trop. Voulue par Luc Hoffmann, le père de Maja, la mécène officielle de la ville, la chose ne m'a pas convaincu. Il est bon de ramener enfin Van Gogh à Arles, bien sûr. Mais la partie contemporaine, confiée à la sinistre Bice Curiger, m'a semblé s'égarer dans tous les sens. Il faudra que la Zurichoise se découvre une ligne.

Un prieuré racheté par morceaux 

Tout près du Centre se dresse heureusement le Musée Réattu. Un beau lieu racontant une belle histoire. Datant de toutes les époques depuis le Moyen Age, avec des substructures antiques (on est à côté des thermes romains), l'ancien Prieuré des Chevaliers de Malte s'est vu sécularisé et vendu par lots sous la Révolution. L'un d'eux fut acquis en 1796 par le peintre Jacques Réattu. L'artiste passa sa vie à en acheter les autres morceaux. A sa mort, en 1833, il était propriétaire du tout. Un bâtiment énorme, dont il aurait aimé faire un phalanstère (regroupement organisé) créatif. Sa fille donna la bâtisse et l'atelier paternel à la ville, contre une rente. Elisabeth Grange mourut en 1868. 

Mais peut-être faut-il maintenant parler de ce personnage, sur lequel le livre de base reste celui de Katrin Simons, paru chez Arthéna en 1985. Jacques a vu le jour en 1760. C'est le premier des quatre enfants que Guillaume de Barême de Chateaufort de Saint-Véran aura avec Catherine Raspal, dont le frère est un peintre connu. Il ne peut pas l'épouser. Cela constituerait une mésalliance. Le monsieur est en plus déjà marié, et la France ne connaît pas le divorce. Guillaume meurt en 1775, confiant son aîné à Antoine Raspal (1738-1811).

Révolutionnaire à Rome et à Marseille 

La formation de Jacques Réattu (un nom créé de toutes pièces, il était né Jacques XXX) est classique et bientôt parisienne. Elève de l'Académie, le débutant tente le prestigieux prix de Rome dès 1782. Il l'obtient en 1790. La dernière minute. Il atteint la limite d'âge. La récompense va bientôt disparaître. Il peut donc se rendre en Italie. Il envoie de là un immense tableau (visible au musée) illustrant ses idéaux révolutionnaires. C'est "Prométhée protégé par Minerve et élevé par le Génie de la Liberté dérobe le feu divin". En 1793, il revient en France. En 1795 il décore, un peu tard, une église de Marseille transformée en temple de la Raison. Il en récupérera plus tard les dix grandes grisailles sur toile, devenues indésirables. 

La suite est faite d'autres désillusions. Réattu abandonne les pinceaux en 1802 pour se consacrer à ses domaines, importants, de propriétaire foncier. Il les reprend en 1819. L'Arlésien pense alors décorer des lieux publics à Marseille, Nîmes ou Lyon. Il ne reste rien de ces commandes, si ce n'est des projets. L'homme commence en 1826 une série de retables pour l'église de Beaucaire. Il meurt avant de l'avoir terminée. Son cheminement se révèle le même que celui de l'ultra-révolutionnaire lyonnais Philippe-Auguste Hennequin qui finira peintre religieux... en Belgique.

Une trop forte concentration d'oeuvres 

Réattu est un magnifique dessinateur et un beau peintre. Nombre de ses toiles ont été restaurées depuis que Katrin Simons les a reproduites il y a trente ans. Son œuvre pose cependant problème. A l'exception d'une toile capitale à Hambourg, il se trouve presque entièrement à Arles. Cette concentration en limite la diffusion. Un inédit n'apparaît presque jamais sur le marché. Deux choses mineures en un quart de siècle... 

Jusqu'en 2013, le musée était géré par Michèle Moustahar, qui y a accompli un travail remarquable. Elle ne partait certes pas de rien, puisque son prédécesseur avait su intéresser Picasso, qui a consenti une importante donation. Il s'agissait d'aller plus loin. Arles avait commencé dès 1965 la première collection de photos d'un musée français. Il existait par ailleurs de nombreux domaines actuels, comme le son, qui cherchaient un lieu d'accueil. Le Réattu est ainsi devenu un musée d'art contemporain pas comme les autres, à une époque où ils tendent à se ressembler. En a témoigné en 2013 la magnifique expositions "Nuages", après trente-neuf ans passés à la tête du Réattu.

Un parcours historique et thématique

On comprendra qu'au fil du temps, le peintre néo-classique ait passé au second plan des intérêts. Il s'agissait en 2014 de remettre l'église au milieu du village. C'est ce qu'a fait Pascale Picard, qui a succédé à Michèle Moustahar. Une jeune femme occupée par les rapports entre l'Antiquité et l'art, sinon actuel, du moins moderne. On lui doit aussi bien "Ingres et l'antique" à Montauban en 2006 que "Rodin à la lumière de l'antique" à Arles en 2013. Une réussite majeure. 

Présenté de manière intelligente, esthétique et dépouillée, "Revoir Réattu" part donc du peintre arriver à aujourd'hui. Les rapports entre les objets des collections du musée (un musée qui mériterait des crédits accrus, quand on voit la médiocrité du Calvet d'Avignon ou du Granet d'Aix-en-Provence!) sont historiques, mais aussi thématiques. Je me contenterai d'un exemple. Une salle propose les tableaux de Raspal, situés dans les ateliers de couture. Sur un autre mur se trouve le portrait de la fille de Réattu en costume provençal. Le reste de la salle offre les toiles de Christian Lacroix pour ses robes. Un Lacroix dont le destin de couturier semble hélas terminé. 

Voilà. Vous aurez compris.La visite mérite qu'on y consacre du temps. Le site du musée se révèle une petite merveille. Il vous permet de préparer le voyage.

Pratique

"Renoir Réattu", Musée Réattu, 10, rue du Grand-Prieuré, Arles, présentation valable jusqu'à la fin 2014 au moins. Tél. 00334 90 49 37 58, site www.museereattu.arles.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h 18h jusqu'au 31 octobre. Ensuite de 10h à 17h. Photo (Musée Réattu): "La mort d'Alcibiade", que Jacques Réattu laissé abandonné en 1796 après des années de travail préparatoire.

Prochaine chronique le dimanche 21 septembre. Restons à Arles avec le livre "Outre mesure" de Guy Walter. Un recueil de nouvelles littéraires magnifiques, dont la principale tourne autour du peintre provençal du XVIIe siècle Trophime Bigot.

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