Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MUSÉE / Achats, idées, Rennes repart sur un bon pied

Certains musées ont bonne réputation. Ainsi en va-t-il de celui des Beaux-arts de Rennes, dont l'enveloppe architecturale figure parmi les premiers bâtiments construits en tant tels (1855). Et cela même s'il servait alors aussi alors à l'université. Une lignée de directeurs a su former depuis un ensemble magnifique dans le domaine de l'art ancien. "Il y a bien eu les saisies révolutionnaires", explique Guillaume Kazerouni, aujourd'hui chargé de la conserver. "Mais, contrairement à bien des cités, Rennes n'a jamais connu le grand donateur dont la collection formerait un noyau de départ." 

Rennes est resté un temps en latence. Il lui fallait une nouvelle tête. Anne Dary a été nommée, après dix-sept ans passés en Franche-Comté. La dernière fois que je l'avais vue, c'était à Dole. "J'avais l'impression d'avoir fait le tour des possibilités, là-bas. J'ai postulé pour d'autres musées. J'arrivais régulièrement seconde, ce qui était à la fois rassurant et inquiétant." Mon interlocutrice a cette fois fait l'unanimité. Ce sera sans doute son dernier poste avant la retraite. Autant dire que cette spécialiste de l'art contemporain ("j'ai été dans les FRAC") fera tout pour que de la cité bretonne devienne un lieu de référence. Même dans la création moderne. "On m'a désignée pour ça."

Dessins classiques sur fond contemporain

Il lui fallait un partenaire dans cette institution plutôt vaste, où tout fonctionne avec trente personnes. Anne a choisi Guillaume, qui ne sort pas du sérail. Qui dit sérail pense intrigues. On a donc reproché au commissaire de quelques-unes des plus importantes expositions françaises classiques (dont "Les couleurs du ciel", à Carnavalet) de ne pas posséder le papier exigé des conservateur. "Je reste donc chargé de mission pour trois ans, renouvelables une fois." 

N'empêche qu'avec lui, les choses bougent. Nommé l'automne dernier, le nouveau-venu propose aujourd'hui un accrochage de dessins italiens placés sur un fond éphémère créé, à même le mur, par le Rennais Guillaume Pinard. Le 16 avril s'inaugure son exposition "Dessiner pour créer", basée sur le fonds français des XVIe et XVIIe siècles du musée. "Il fallait ressortir auparavant nos feuilles italiennes, que les étrangers ont davantage vu que le public local. Des spécialistes y ont de plus repéré un Raphaël et un Michel-Ange."

Dépôts du Fonds national d'art contemporain

L'art plus récent ne sera pas oublié. C'est la partie pauvre d'un musée qui a focalisé ses achats sur le Grand Siècle (entendez par la la France de Louis XIII et de Louis XIV) à cause de l'existence du Parlement de Bretagne, décoré à cette époque par Noël Coypel ou Jean Jouvenet. "Nous ne pourrons jamais rattraper les grand classiques modernes", reconnaît Anne Dary. "c'est trop tard." En revanche, il lui semble possible d'accueillir les créations d'artistes plus récents. Ou moins connus.

La directrice a ainsi déjà obtenu le dépôt d'un trentaine d’œuvres du Fonds national d'art contemporain. "J'ai été voir. J'ai discuté. J'ai rencontré peu de refus." Entrent ainsi à Rennes des gens complétant ce qui pouvait déjà y exister de François Morellet ou d'Aurélie Nemours. Ils vont d'une toile de Carolus-Duran, oubliée depuis plus d'un siècle dans un coin (l'amont), à un petit jeune comme le Lausannois Philippe Decrauzat (l'aval).

Tableau acquis par souscription publique 

A la longue, il faudra remodeler les espaces, avec peu de moyens. "Nous utilisons les services de la Ville", avoue Guillaume. Certaines cimaises, déjà teintées, ont été repeintes avec des couleurs violentes. Rouge. Bleu. L'atrium, au rez-de-chaussée, montrera dans un proche futur une grande pièces contemporaine à la fois. On termine en ce moment l'accrochage des nouvelles salles du XXe siècles. Sur l'obligatoire fond blanc, bien sûr! L'archéologie, logée au rez-de-chaussée, a également repris bonne mine. Des vases grecs font tout de suite davantage d'effet sur une tonalité orangée. "Il y a là un joli petit ensemble, formé de dépôts du Louvre, qui mériterait un redéploiement." 

Certains vœux sont déjà devenus des réalités. En 2013, le Musée des beaux-arts de Rennes a acquis 14 œuvres. Elles compléteront pour bonne partie le point fort, le XVIIe français. "Une occasion qui ne se représentera sans doute pas", assure Guillaume. Les Amis du musée (environ 500 membres), qui existent depuis les années 1950, peuvent aider. Le plus gros achat récent a osé les aléas de la souscription. "Nous avons acheté une toile du Napolitain baroque Ribera", raconte Anne. "Elle coûtait 300.000 euros. La Ville a mis la moitié. Le Fonds du patrimoine 100.000. Restait le solde, offert par 210 donateurs. C’est une manière de faire participer le public."

Erotisme en 2014 

Un public qu'il faudra cependant accroître. Il aura maintenant droit à davantage d'art moderne. Et, pour l'appâter, il y aura de l'érotisme en 2014. Seront exhumés des objets de la collection Robien du XVIIIe, dont provient l'essentiel des dessins. Des objets alors jugés pornographiques... Photo (DR): La salle avec "Le nouveau-né" de Georges de La Tour. La Joconde de Rennes.

 

Rennes montre les tableaux des musées de Bretagne, "De Véronèse à Casanova"

L'union fait la force. Les musées de Bretagne ont donc regroupé leurs tableaux italiens allant du XVIe au XVIIIe siècle, pour une exposition allant d'abord à Quimper, puis à Rennes, où elle reste jusqu'au 2 février. Nombre d'institutions ont participé, malgré une apparence parfois modeste. Ainsi en va-t-il de Morlaix ou de Dinan. En France des toiles importantes peuvent se nicher partout, même dans les endroits les plus inattendus. 

Chapeautée par Mylène Allano, la manifestation peut ainsi aller "De Véronèse à Casanova". Non pas l'aventurier, mais son frère, qui fit une jolie carrière internationale. Né à Londres, il mourut près de Cologne, après avoir passé par Paris. Le Musée des beaux-arts de Rennes possède de lui quatre œuvres essentielles, placées sous le signe de la catastrophe, naturelle ou non. Les Genevois ont du reste vu ces grandes décorations du XVIIIe siècle il y a un ou deux ans au... Mamco. Quant au Véronèse, qui a appartenu à Louis XIV, il est sublime. Persée y délivre une Andromède pour le moins dénudée sur son rocher.

Les bons achats de Brest 

Entre ces morceaux de roi, si l'on ose dire, la commissaire a su mettre des tableaux souvent magnifiques. Rennes possède un beau fonds italien, même si la France constitue son fer de lance. Aujourd'hui en travaux, Nantes se fonde sur la collection Cacault, formée à Rome vers 1800. Quant à Brest, dont les collections ont été anéanties durant la dernière guerre, il a su bien acheter au bon moment. On n'ose imaginer le prix que coûterait aujourd'hui le "Marc-Antoine expirant dans le bras de Cléopâtre" de Pompeo Batoni, qui fait la couverture du catalogue. Disons qu'il faudrait être le "Met" new-yorkais ou le Getty pour ne pas tousser en entendant le prix. 

Au fil des cimaises rennaises, le public peut découvrir un ensemble de qualité, où tous les foyers de la Péninsule se voient représentés, de Venise à Naples en passant par Gênes et Florence. Le Carlo Dolci , presque surréaliste, et le Simone Pignoni, incompréhensible, figurent parmi mes pièces préférées. Dans le second, quel est donc l'ange aptère (sans ailes) qui vient miraculeusement refaire l'ouvrage de broderie d'une religieuse baroque?

Pratique

"De Véronèse à Casanova", Musée des beaux-arts de Rennes, 20, quai Emile-Zola, jusqu'au 2 février. Tél. 00332 23 62 17 45, site www.mbar.org Ouvert le mardi de 10h à 18h. du mercredi au dimanche de 10h à 12h et de 14h à 18h.

Prochaine chronique le mardi 28 janvier. Visite à un autre musée bien-portant, Rouen.

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