Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MOYEN AGE / Cluny revoit "La Dame à la licorne"

Elles sont parties pour l'atelier de restauration, puis le Japon. Les deux choses allaient ensemble. Le groupe NKH nippon a financé le remise en état des six tapisseries de "La dame à la licorne". L'argent se fait rare en France pour le patrimoine. Les gens d'Osaka et de Tokyo ont donc eu droit à leur exposition en 2013. Ils ont été 300.000 à se déranger, en quelques semaines. Le chiffre doit faire rêver le Musée de Cluny, que dirige aujourd'hui Elisabeth Taburet-Delahaye. L'établissement, situé dans un des rares bâtiments civils du Moyen Age à avoir échappé au vandalisme non pas des révolutionnaires, mais des urbanistes de Napoléon III, joue les parents pauvres du tourisme. 

On a souvent dit que la tenture constituait "La Joconde de Cluny". C'est vrai. Les six pièces, tissées vers 1490, figurent dans les collections depuis 1882. Elles ont été acquises par le directeur Edmond Du Sommerard, le fils du créateur de Cluny. "La Dame à la licorne" lui a été vendue par la municipalité de Boussac, dans la Creuse. Cette dernière les avait achetées en même temps que le château, en 1835. Elles s'y trouvaient depuis longtemps, même si le premier inventaire les citant date de 1814. Leur inventrice n'est autre que George Sand, venue en voisine. C'est elle qui en a parlé en premier. Elle les a également signalées à Prosper Mérimée, qui n'est pas le seul auteur de "Carmen". Mérimée a créé les monuments historiques sous Louis-Philippe. "La Dame" est ainsi devenu l'un des premiers monuments classés. C'était en 1841.

Une famille lyonnaise 

Que sait-on, plus de cent cinquante ans après, de sa confection? Eh bien, pas grand chose! Les armes représentées ont parlé, mais à voix basse. Il s'agit certes du blason de la famille lyonnaise Le Viste. Seulement voilà! Pour lequel de ses membres une œuvre aussi coûteuse a-t-elle été conçue? On a longtemps parlé de Jean IV Le Viste, président à Paris de la Cour des Aides de 1484 à 1500. Avec des arguments byzantins, des héraldistes ont démontré l'impossibilité de la chose. Il y a des incohérences sur le plan des "couleurs". Il pourrait s'agir d'un démarquage voulu pas un cadet, Antoine II Le Viste. Allez donc savoir... 

Pour ce qui est du sens de la représentation, les choses semblent plus claires. Cinq pièces, où l'on voit toujours la même dame, flanquée d'un gentil lion et bien sûr d'une licorne, illustrent les sens. La dernière, avec la devise "Mon seul désir", laisse par contre perplexe. Et la suite fut peut-être plus importante. George Sand parle de huit tapisseries....

Nouvelle présentation dans le noir

Où ont-elle été tissées? Dans le Nord de la France. Ou les Flandres. Une jolie légende les a un temps attribuées au prince Djem. Infortuné frère du sultan Bayezid II, ce dernier était venu chercher refuge chez les chrétiens, qui l'ont trimbalé de château en château. Il aurait ainsi trompé son ennui. Mais il s'agit bien de travaux de professionnels, se basant sur un carton fourni par un artiste, après accord avec le commanditaire. L'auteur des modèles serait "Le Maître des très petites heures d'Anne de Bretagne". Un monsieur sur lequel on ne sait strictement rien. 

Au fil des décennies, la "Dame" a bien sûr connu plusieurs présentations. Elle a longtemps figuré dans un salle ronde, très années 50, aux murs blancs. Une mauvaise idée. Les courbes ont créé des tensions, tout en favorisant l'empoussiérage. D'où la récente restauration financée par les Japonais. Le lieu d'exposition est désormais un carré sombre, pour tamiser les lumières. C'est beau. Les couleurs éclatent de rouges et de bleus. Vous ne risquez en plus pas d'être dérangé. "La Joconde de Cluny" reste moins courue que celle du Louvre. La tapisserie, si l'on ose dire, fait aujourd'hui tapisserie. Autant dire qu'on l'apprécie peu. Elle formait pourtant le plus luxueux des arts non seulement au Moyen Age, mais jusque sous Louis XIV, mort en 1715...

Pratique 

Musée de Cluny, 6, place Paul-Painlevé, Paris. Tél. 00331 53 73 78 00, site www.musee-moyenage.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h15 à 17h45. Photo (RMN): L'une des des six tapiseries, la vue.

 

Cluny, un musée en ruines dans un lieu magnifique

Le bâtiment est doublement historique. Aux thermes de Lutèce, qui se sont partiellement effondrés en 1737 (on entretenait déjà mal à l'époque), s'est adjoint au XVe siècle un luxueux hôtel, pourvu d'une chapelle gothique à couper le souffle. L'installation d'un musée du Moyen Age s'imposait. La France l'a fait, en partant de la collection formée vers 1840 par Alexandre Du Sommerard, un des modèles du "Cousin Pons" de Balzac. 

Les collections ont explosé (numériquement) depuis. Elles doivent cependant s'incliner devant celles du Louvre, qui possède un département médiéval. Celui qui bénéficie des gros crédits. Rappelons ainsi l'achat, l'an dernier par souscription nationale, des éléments manquants d'une sublime "Descente de croix" en ivoire du XIIIe siècle. Il y a visiblement doublon national. Si la capitale française compte aussi deux musée de la mode, un émarge au moins de la Ville, alors que l'autre reste une affaire d'Etat. 

La gabegie à éviter 

En 2014, faute d'argent, Cluny est devenu un lieu poussiéreux et vieillot. La grande salle abritant la sculpture romane reste vide. "Travaux en cours". La suivante, vouée à l'art gothique et abritant des merveilles, se découvre dans une lumière parcimonieuse. Autant dire que nombre d’œuvres restent, au propre, dans l'ombre. Après l'escalier, le public accède soit à la pimpante "Dame à la licorne", soit à la galerie réservée à la création vers 1500. Ici, l'entassement atteint son comble, avant que le trésor, où brille notamment la "rose d'or" de la cathédrale de Bâle, tienne de la sacristie pisseuse. La suite réserve certes quelques chambres un tantinet repensées. Mais là, ce sont les fausses bonnes idées qui gênent. Faut-il vraiment des tables soutenant des objets devant des tapisseries?

On l'aura compris. Tout est à reprendre. Tout est à refaire. Et d'une manière rationnelle, si possible. Pour ce qui est des musées nationaux, il faudrait éviter la gabegie du Musée Picasso, qui n'arrive toujours pas à rouvrir, et les retards interminables du Louvre, où le département du mobilier devrait refaire surface en avril 2014, après dix ans au moins de fermeture, dont six ou sept passés à ne rien faire, avant de se mettre d'accord sur un projet du décorateur Jacques Garcia...

Prochaine chronique le lundi 27 janvier. Mais non! Tous les musées ne vont pas mal. Visite à un bien portant, le Musée des beaux-arts de Rennes, qui repart avec une nouvelle direction.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."