Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MÔTIERS/La passion selon Marie et Pierre-André Delachaux

Rien de plus facile que de les reconnaître sans jamais les avoir vus. A la gare de Môtiers, le couple crève les yeux. Ce ne peut être qu'elle et lui, les responsables d'«Art en plein air». Anciens enseignants, Marie et Pierre-André Delachaux ont un côté à la fois ouvert, chaleureux et bohème. Elle porte un collier sculptural. Il a la barbe blanche. Avec eux, la parole est facile. Normal! Il s'agit de passionnés au long cours. Leur exposition de sculptures dans les prés et les bois du Val-de-Travers en arrive à sa septième édition, la première ayant eu lieu en 1985. Il y a donc trente ans. De quoi raconter dans un bistrot à absinthe. Un liquide vert que Pierre-André a adoré promouvoir au temps de sa clandestinité.

Comment les choses ont-elles commencé?
Pierre-André Delachaux.
La date officielle est 1985. Il nous a cependant fallu des années pour monter cette première édition. Quant à la petite graine, elle a été plantée au milieu des années 1970. Nous avons vu sur le plateau d'Assy, en Haute-Savoie, une exposition en plein air. Elle nous a suggéré une chose du même genre à Môtiers. Notre village offre un condensé du paysage jurassien avec des champs, des sapins, des falaises, une cascade, une grotte, le tout à proximité de maisons qui ont peu bougé depuis le XVIIIe siècle. C'est un endroit tranquille, où il fait bon vivre. Il y a juste là un événement en plein air tous les quatre ans, comme il en existe un à Bienne et à Bex. 

Connaissiez-vous des artistes à inviter?
Marie Delachaux.
Mon mari est un passionné de l'histoire de l'absinthe. Il demandait aux artistes d'imaginer des étiquettes possibles pour ce breuvage interdit. Quand la prohibition est tombée en 2005, il en avait déjà 570. On avait donc des relations. Il nous fallait cependant convaincre des bailleurs de fonds, même si aujourd'hui encore les créateurs des sculptures sont simplement défrayés et si les organisateurs restent bénévoles. Nous produisons simplement les œuvres. 

Comment les choses se passent-elles sur le plan pratique?
P.-A. D.
Pour les premières éditions, nous amenions des œuvres créées en atelier sur place, avec le nombre de socles en béton que cela suppose. Seules deux d'entre elles ont été réalisées à Môtiers en 1985. Aujourd'hui, la plupart sont créées sur place. Nous pouvons loger et nourrir des sculpteurs qui restent ici quelques jours ou quelques semaines. 

Qui les choisit?
M.D.
Un jury de sept personnes, dont mon mari fait partie. Quatre viennent de la Commission fédérale des beaux-arts, vu que nous ne montrons que des artistes suisses, ou liés à la Suisse de manière parfois un peu acrobatique. Les trois autres sont issus de notre comité. La particularité de Môtiers, c'est qu'il n'y a pas d'appel. Chacun des jurés fait dix propositions au moins, qui font l'objet de tours de table. Nous contactons ensuite les gens retenus. Sur les 70 lauréats de 2014, nous avons eu 62 réponses positives. 

Favorisez-vous les jeunes, comme nombre de manifestations actuelles?
P.-A. D.
Pas du tout. Daniel Spoerri, qui signe en plus l'affiche, a 85 ans, Ben 80, Olivier Mosset 71 et John Armleder 67... Mais il y a aussi Julian Charrière, qui va sur ses 28 ans, ou Denis Savary qui fête ses 34 ans. Je vous cite ici des noms connus. Notre but reste cependant qu'ils ne le soient pas tous. 

Vous avez parlé d'un choix fixé dès les premiers mois de 2014.
M. D.
J'ai évoqué le choix et la demande faite à ceux que nous avons choisis. Viennent ensuite deux réunions à Môtiers l'été. En voyant le paysage, les artistes font une proposition concrète et une d'emplacement pour l'année suivante. Il peut y avoir une maquette. Une esquisse. L'explication tient parfois en quelques mots. Nous acceptons ou non le projet. Il faut que tout rentre dans un budget. 

Justement. Un budget qui se monte à combien?
P.-A. D.
C'est assez gros, si l'on pense au fait qu'il n'y a pas de salaires. Il se situe autour de 900.000 francs. Il s'agit comme toujours d'un mélange de fonds publics et privés. Côté institutionnel, il y a les cantons d'origine des artistes ou la commune de Val-de-Travers. Plusieurs fondations nous soutiennent. La Loterie romande aussi. Nous comptons pour le reste sur les entrées. Cette année, c'est formidable, avec l'été qu'on a eu. Notez qu'il y a quatre ans, s'il avait beaucoup plu, les week-end ont été ensoleillés. D'une manière générale, nous sommes toujours restés dans le vert. 

Que deviennent les œuvres quand tout est fini?
M. D.
Grave question... Beaucoup de sculptures sont démontées. Les traces au sol restent un certain temps. La marque laissée dans la roche par Rebecca Sauvin est irréversible. Nous aurons un problème avec le bloc de conglomérat créé par Bob Gramsma. Il pèse quinze tonnes. Difficile de le retirer. Nous espérons que cette intervention aura assez séduit la commune pour qu'elle la conserve in situ. Deux pièces vont passer l'hiver en état. Ce sont celles, en bois, de Christian Gonzenbach et de François Burland. Nous verront comment elles résistent au froid jurassien.
P.-A. D. Je dirai juste qu'il subsiste à Môtiers 25 installations issues des six éditions permanentes. Le public en voit quelques-unes le long de son parcours.

Photo (Laurent Guiraud): Marie et Pierre-André Delachaux, qui ont imaginé "Art en plein air" à Môtiers dans les années 1980.

Ce texte accompagne celui sur Môtiers situé immédiatement plus haut dans le déroulé.

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