Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MORGES/LIVRE "Qui se souvient encore de Capucine?"

«Qui se souvient encore de Capucine?» Moi, par exemple. Mais je dois bien admettre l'exception. Celle qui fut un mannequin célèbre dans les années 1950 avant de percer à Hollywood (un défi presque impossible à relever pour une Française) a lentement glissé dans l'oubli. Vingt ans de retraite à Lausanne. Un grand vide depuis son suicide en 1990. Il y a là de quoi oblitérer cette carrière à l'ancienne, dont ressortent tout de même des films mythiques, de «La Panthère rose» (c'est la femme de l'inspecteur Clouseau) ou «Satyricon» de Fellini. 

Capucine se retrouve aujourd'hui doublement en vedette. Blaise Hofmann lui consacre un livre, qui porte simplement son nom, tandis que le Musée Forel de Morges lui consacre une exposition préparée par Yvan Schwab. Un étage cinéma. Un autre mode, alors qu'elle était l'égérie d'un débutant nommé Hubert de Givenchy. Quelques extraits de films ponctuent le parcours, dont une série de génériques, histoire de voir de mot Capucine apparaître sur l'écran. Ne manquez pas celui de "La rue chaude", conçu par Saul Bass. Un chat errant noir y annonce une sombre histoire de prostitution... 

Pour parler du livre, de l'exposition, et de la rétrospective qui s'est récemment tenue à la Cinémathèque suisse avec Blaise Hofmann, je suis dans un café morgien. Nous n'aurions pas pu mieux tomber. Les murs sont tapissés de portraits d'Audrey Hepburn qui fut, dès les années 50, la grande amie de Capucine, via Givenchy. Elle, qui a vécu à Tolochenaz, tout le monde se la rappelle. Certaines étoiles dégagent une lumière plus forte que d'autres. Audrey avait pourtant tôt pris sa retraite. Volontairement, elle... 

Blaise Hofmann, pourquoi cette enquête sur Capucine?
La chose est née il y a deux ans. Il s'agissait d'un projet plus global d'Yvan Schwab, à la tête du Musée Forel. Il voulait célébrer des acteurs ayant vécu leurs dernières années sur la Côte, de Richard Burton à Yul Brynner, en passant par Peter Ustinov. Des gens sur lesquels il existait déjà quantité de livres. En découvrant le romanesque du destin de Capucine, sur laquelle il n'existait pratiquement rien, je me suis concentré sur elle. Ustinov ou Brynner se sont fait sans moi ce printemps. Travailler le sujet Capucine me permettait d'allier trois passions, celle de l'histoire, celle du journalisme et celle des voyages. Il me fallait aller de Saint-Raphaël, où Germaine Lefèbvre est née en 1928, jusqu'à Lausanne en passant par Paris, Hollywood et Rome. 

Comment procède-t-on quand on ne sait rien au départ?
Je n'avais pas l'ambition de mener une enquête efficace et rentable. Je me suis laissé guider par les rencontres. A la limite, j'en ai davantage appris par sa concierge que par Freddy Buache (1). Un homme qui l'a pourtant longtemps fréquentée. Tout s'est fait par enchaînement. Un nom tombait dans la conversation. Je me mettais en chasse, même si bien des témoins sont décédés. Pour Saumur, où Capucine a passé sa jeunesse, je disposais tout de même d'informations sur ses parents et sur son frère. Je tiens cependant à dire que je n'ai pas écrit une biographie. Il s'agit d'une fiction faisant progressivement place à un récit. Il y a là beaucoup de subjectivité. J'ai aussi dû combler des vides. Capucine m'a beaucoup résisté. La seule tentative d'explication de sa vie reste un téléfilm qu'elle a tourné en 1982-83 avec Michel Soutter, "Rouge Capucine". 

De quelle manière pratique-t-on pour trouver des images, quand presque tout le monde a disparu?
Je dois besucoup aux cartons de la Cinémathèque Suisse, à Penthaz. Il y avait là beaucoup d'articles et de photos. Georges Dambier avait fait en son temps les portraits haute couture de Capucine. Il est mort en 2011. Yvan Schwab s'est chargé des contacts avec les ayant-droit. Certains magazines, qu'il nous fallait pour les vitrines, ont été trouvés sur eBay. Nous n'avons pas mis tout ce que nous avons trouvé. Les tabloïds ont été éliminés. J'ai gardé ça pour moi. Ce genre de presse n'explique pas le personnage. 

Le personnage est-il donc plus important que la femme?
Pour moi, oui. J'ai imaginé un livre sur la célébrité et l'oubli. La construction d'une vedette à la fin des années 50 m'a paru un vrai sujet. Un agent aussi important que Charles K. Feldman choisit une fille. En un an, il lui fait apprendre l'anglais et comment se tenir à Hollywood. L'année suivante, elle joue aux côtés de John Wayne. La star est en place. L'aventure va durer dix ans et se terminer à Rome. Capucine ne tournera plus ensuite que de petits rôles alimentaires. 

Comment expliquer ce déclin?
Par une suite de mauvais choix. Il y a d'abord une rupture. Après des années de vie commune, Capucine quitte Charles K. Feldman, qui meurt un an après. Elle aurait dû remarquer qu'Hollywood changeait rapidement. Capucine restait une vedette un peu distante. La chose lui a d'ailleurs valu de susciter moins d'attention que certaines de ses partenaires, comme Jane Fonda ou Claudia Cardinale. Et puis, il y a l'installation en Suisse, 6, chemin de Primerose... 

Quelle sont les réactions au livre, à l'exposition et à la rétrospective de 14 films qui a eu lieu à la Cinémathèque Suisse?
Incroyables! Je reçois des complément d'information trois fois par jour. Pour un passage TV, la maquilleuse m'a dit qu'elle avait connu Capucine. Un metteur en scène de théâtre m'a révélé qu'il avait en 1990 un projet avec elle. Elle devait jouer "24 heures de la vie d'une femme" de Stefan Zweig. Un avocat genevois m'a longuement parlé d'elle. Et puis il y a la presse. Beaucoup de presse. Je ne m'attendais pas à une page dans "El Païs". J'ai donc produit un livre qui vit. 

Le retour le plus étonnant?
J'ai appris qu'une Française a écrit en même temps que moi un livre sur Capucine, qu'elle essaie aujourd'hui de placer. Avouez que, comme coïncidence, c'est étonnant après vingt-cinq ans d'oubli. 

(1) Freddy Buache fut l'homme de la Cinémathèque Suisse de 1945 à la fin des années 1980.

Pratique

"Capucine", de Blaise Hofmann aux Editions Zoé, 215 pages. "Qui se souvient encore de Capucine?", Musée Alexis Forel, 54, Grand-Rue, Morges, jusqu'au 6 décembre. Tél. 021 801 26 47, site www.museeforel.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h. Photo (DR): Capucine et le chat noir.

Prochaine chronique le lundi 2 novembre. Sotheby's vend dès cette semaine la collection Taubman, dont la maison espère tirer 500 millions de dollars.

 

 

 

 

 

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