Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MORGES/Le Musée Forel montre les affiches 1950 de Jean (ou Gene) Walther

Crédits: Musée Alexis Forel, Morges

Logé dans une belle maison Renaissance de la Grand-Rue de Morges, avec des galeries dans la cour, le Musée Alexis Forel reste plus ou moins voué aux gloires locales. Son directeur Yvan Schwab sait cependant faire éclater ce cadre un peu étroit pour proposer sans grands moyens financiers des expositions dignes de ce nom. En ce moment, il y en a deux. Celle sur Alexandre Yersin, le découvreur du bacille de la peste en 1894, sort du propos de cette chronique, même si une jolie mise en scène fait ronger une partie des livres présentés sur une grande table par des rats. 

L'autre présentation relève clairement de l'histoire du graphisme. Né en 1910 à Naters (Valais), Jean Walther a grandi dans une famille artiste. C'est le neveu du peintre Rodolphe-Théophile Bosshard (1889-1960), dont les nus féminins nacrés, revus par l'Art Déco, remportent toujours du succès. Bosshard était de Morges. Les frères et sœurs de Jean développent des activités picturales ou sculpturales. Il en ira par la suite jusqu'à aujourd'hui. Petit-neveu de Jean, Paul Walther (né en 1983) pratique la vidéo. Une salle du Musée Forel peut ainsi proposer des œuvres de toute la tribu, histoire de situer l'homme dans un contexte.

A Paris chez Cassandre 

Jean, lui, se passionne pour l'affiche, qui constitue alors un genre majeur. Surtout en Suisse, d'ailleurs, où l'on ne compte plus les grands noms depuis le début du XXe siècle d'Emile Cardinaux à Niklaus Stoecklin. Après avoir suivi des cours de Georges Aubert (1886-1961), qui a formé un atelier-école, le débutant regarde cependant vers l'étranger. En 1931-1932, il entre dans le bureau publicitaire d'Adolphe Jean-Marie Mouron, dit Cassandre (1901-1968). Le plus célèbre affichiste français de l'époque. Ses créations se retrouvent aujourd'hui dans tous les musées du monde, à commencer par la célèbre «Etoile du Nord». 

Le Musée Forel peut présenter de Jean des pièces de ces temps héroïques. Souvent des esquisses. L'exposition bénéficie d'archives familiales, jusqu'ici enfermées dans une malle de grenier. Jean Walther avait conservé beaucoup de choses de ses débuts. Les cimaises sautent en revanche sa période néerlandaise, dans les années 1930. Il produit pourtant là de bons modèles, déjà très colorés, comme le prouvent régulièrement des ventes aux enchères spécialisées. Il s'agit en effet de vite passer à la carrière américaine. Sous le nom de Gene Walther, le Suisse va rapidement percer là-bas, tout en conservant des clients helvétiques. Philipines Airlines se retrouve pris entre Nescafé et Maggi. Notons que Walther aura opéré un court séjour en Suisse, dans les années 1953-1954. Il devait vite repartir. La Romandie d'alors devait lui sembler bien étroite.

Le consumérisme des années 1950 

Walther n'est pas le seul Suisse à avoir percé dans son domaine aux Etats-Unis. Un cartel peut citer Hubert Matter, Eric Nitsche ou Xanti Schawinski. Le graphisme, surtout zurichois, connaît alors une grande réputation internationale, qui se maintiendra jusque vers 1960. Walther, que des photos montrent dans son bureau avec des fenêtres donnant sur des gratte-ciel, s'est cependant intégré au Nouveau Monde. Comme le souligne l'exposition, il a participé, surtout après la guerre, à cet élan consumériste qui suivait la victoire et compensait les privations de la Crise de 1929. Les Etats-Unis des années 1950 sont ceux de l'électroménager, de l'automobile, de l'émigration vers des villas de banlieue et de la télévision. En ces temps de plein emploi, il semblait que la prospérité allait non seulement durer toujours, mais s'accroître d'année en année. 

Il y a donc quelque chose de nostalgique de ce monde joyeux et bariolé, où le bonheur s'achète avec un dollar coté très haut dans les taux de change. L'affiche joue alors un rôle capital, bien sûr. Mais Walther a aussi conçu des brochures publicitaires, des logos qui frappent ou des couvertures de magazine. Toute une stratégie de communication se met alors au point. Mais elle n'a pas encore entravé la création artistique personnelle, comme c'est le cas aujourd'hui.

L'oncle d'Amérique

Jean Walther n'aura pas connu cette fâcheuse évolution. Cet homme que son neveu Jacques décrit comme le prototype de l'oncle d'Amérique, avec ses complets au goût d'outre-Atlantique et ses cigarettes blondes, est mort en 1968, à 58 ans. Il ne laissait pas de descendance directe. C'est la raison pour laquelle ses affaires et ses archives se sont retrouvées à Morges, conservées davantage comme des souvenirs qu'en tant qu’œuvres à part entière. Manque encore le livre. Un catalogue sera édité afin de conserver une trace de cet accrochage et de faire le point sur les recherches. On ne sait pas encore tout sur Jean Walther!

Pratique

«Jean Walther, Ideas, Design & Graphics», Musée Alexis Forel, 54, Grand-Rue, Morges, jusqu'au 31 juillet. Tél. 021 801 26 47, site www.museeforel.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Musée Alexis Forel): Jean (ou Gene) Walther dans les années 1950.

Prochaine chronique le lundi 11 avril. Petit retour sur Zaha Hadid. L'architecte irakienne vient on le sait de mourir.

 

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