Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MORGES/"Dessine-moi un Macron" à la Maison du dessin de presse

Crédits: Chapatte/"Der Spiegel"/Maison du dessin de presse, Morges 2018

«Dessine-moi un Macron». La chose n'a pas l'air d'aller de soi. Il faut commencer par beaucoup tâtonner. Pour l'un des caricaturiste conviés par la Maison du dessin de presse, à Morges, l'actuel président français a d'abord été l'homme se trouvant à côté de Brigitte Macron. «Elle se révèle bien plus facile à synthétiser en quelques traits», confie Tartrais du «Point» dans le petit film qui lui est consacré, comme à quatre de ses confrères. Mais l'habitude vient à la longue. Celle de l'artiste comme celle de ses lecteurs. Il suffit aujourd'hui d'un grand nez, d'un grand front et de favoris pour faire un Macron. 

La Maison du dessin presse, qui occupe à Morges le rez-de-chaussée d'un immeuble tout sauf riant, fournit régulièrement de bonnes expositions réalisées sans grands moyens, et donc sans planches originales. La dernière fois que je vous en ai parlé, c'était à propos de la très agitée année 2017, offerte en rétrospective. Les présidentielles françaises avaient alors déjà eu lieu depuis plus de six mois. Elles avaient transformé la politique nationale en feuilleton à rebondissements. Mais Emmanuel Macron n'en restait qu'un des acteurs, au même titre que Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélanchon. Je dirais même que c'est François Fillon et son épouse Penelope qui ont eu le droit au maximum de dessins mordants l'an dernier.

Un côté lisse

Aujourd'hui, le président passe bien sûr en tête, mais non sans mal. Le personnage garde quelque chose de lisse. Un peu comme une savonnette. La chose vaut au physique, son nez n'étant finalement pas celui de Cyrano de Bergerac. Elle l'est aussi au moral, ou plutôt «au mental» comme on dit aujourd'hui en journalisme sportif. Il n'y a chez lui aucun trait vraiment saillant. Autant dire que l'essentiel va se jouer dans le texte. Or chacun sait que celui-ci peut poser problème à certains auteurs. Chez les dessinateurs de presse, il existe sans nul doute les gens du crayon et ceux des idées. Herrmann de la «Tribune de Genève», qui fait l'affiche avec un Macron traversant les Alpes sur un cheval de bois inspiré du Napoléon de David, fait indiscutablement partie des seconds. 

Le côté napoléonien, qui tient à l'âge comme à l'impétuosité du personnage, reste l'une des grandes constantes de l'exposition. Il n'est aujourd'hui plus question de montrer Macron entrant à l'Elysée en barboteuse, comme Chapatte le faisait pour «Le Temps» en mai 2017. L'aspect jupitérien, très vite dénoncé par les éditorialistes, joue aussi. Glez a ainsi parodié non plus David, mais son élève Ingres en utilisant le «Jupiter et Thétis» du Musée Granet d'Aix-en-Provence. Marianne a simplement pris la place de la déesse aux pieds du roi de l'Olympe. Tout cela reste au fond très gentil. Si la Maison du dessin de presse présente une centaine d’œuvres émanant de soixante artistes, il ne se trouve du reste rien de vraiment méchant sur les murs. Pigr, de «Vigousse», explique pourtant bien dans sa vidéo que le dessinateur étant le bouffon officiel, il lui est permis d'aller plus loin que le journaliste sans se faire taper sur les doigts.

Une habitude récente 

L'exposition, où une grande table permet aux visiteur de dessiner eux aussi leur Macron, autorise en négatif à prolonger la réflexion. Tout d'abord, l'habitude de caricaturer le président français me semble relativement récente. Personne ne s'intéressait sous la IIIe ou la IVe république aux figures falotes d'Albert Lebrun ou de René Coty. Il aura fallu le coup d'éclat (ou coup d'Etat) du général de Gaulle, en mai 1958, pour que le pays voisin passe à un régime présidentiel. «Je ne suis pas là pour inaugurer des chrysanthèmes», disait l'homme dont les formules étaient aussi drôles que celles des chansonniers. Et, miracle, le général possédait une silhouette impossible et un pif énorme. Du pain bénit pour les journaux qui s'en sont donné à cœur joie jusqu'à sa mise au rancart en 1969. 

L'habitude était prise. Il y a eu de meilleurs modèles que d'autres. Giscard, comme Sarkozy, pouvait se réduire à quelques coups de plume. Ce n'est donc pas le cas de Macron, Hollande ayant pour sa part marqué par son effacement. On aurait pu le dessiner d'un coup de gomme. Ce qui est resté constant, et qui a quelque chose d'encore bien plus caricatural, c'est l'attitude des Français. Des attentes déraisonnables après chaque élection, comme si le candidat élu avait une baguette magique dans sa manche. Des retournements d'opinion tout aussi immédiats. Les gens ne cessent de critiquer un gouvernement dont ils attendent pourtant tout. Des sous ou on fait la grève. Une attitude qu'on imagine mal en Allemagne ou en Angleterre. Je ne parle pas de l'Italie, en dépit de son actuel ras-le-bol populiste. Il y a du reste peu de caricatures de presse pour illustrer ses humeurs dans les quotidiens transalpins! 

Un dernier mot. Le dessin de presse n'est pas tout à fait un dessin politique. La preuve devrait en être apportée cet automne au Musée Jenisch de Vevey. Frédéric Pajak prépare une grande manifestation intitulée «Dessin politique, dessin poétique» pour le 2 novembre (avec une clôture le 24 février 2019). Elle ira d'Honoré Daumier à Otto Dix en passant par Théophile-Alexandre Steinlen. J'ai tout le temps avant d'y revenir.

Pratique

«Dessine-moi un Macron», Maison du dessin de presse, 39, rue Louis-de-Savoie, Morges, jusqu'au 30 septembre. Tél. 021 801 58 15, site www.mddp.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 14h à 18h, le samedi de 10h à 18h. Entrée libre.

Photo (Chapatte/"Der Spiegel/Maison du dessin d eprese, Morges 2018): Macon en marche au milieu des grèves. Une spécialité française.

Prochaine chronique le lundi 23 juillet. Livres.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."