Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MONTRICHER/La Fondation Jan Michalski montre Pierre-Alain Bertola

La dernière fois que j'ai vu Pierre-Alain Bertola, c'était à la mi-juin 2012. Le Vaudois signait le décor, j'ai envie de dire la mise-en-scène, de l'exposition «C'est de l'homme que j'ai à parler». On n’en pouvait déjà plus de «l'année Rousseau». Or il fallait saluer la manière dont l'homme avait su (1) alléger le sujet en se jouant de l'espace contraignant de la Villa Calandrini. Cette dernière demeurait alors l'unique espace disponible par un MEG en reconstruction (2). Nous avons brièvement échangé quelques mots, vu que nous devions nous rencontrer pour parler d'une nouvelle aventure. Depuis le début des années 1980, Pierre-Alain allait et venait d'un projet au suivant. 

Et puis le 17 août 2012, j'ai appris que qu'il était mort. Subitement. En famille. C'était le jour de son 56e anniversaire. Plus de Pierre-Alain, dont nous allions apprendre les jours suivants qu'il avait laissé une quantité incroyable de plans en plan, lui qui était pourtant au départ architecte. Une exposition au château de Nyon. L'idée de six livres, conçus avec Eugène et Patrick Mallet, sur Mary Shelley et Frankenstein, le bicentenaire de la naissance du monstre se situant en 2016. Des adaptations en bandes dessinées d'après «Kaputt» de Malaparte ou de «Vol de nuit» de Saint-Exupéry. Une quatrième scénographie pour le Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. Il y aurait mis en images le difficile «Peer Gynt», après avoir triomphé avec «Le voyage à Reims», «La flûte enchantée» et «L'amour des trois oranges».

De Ramuz à Steinbeck

La Fondation Jan Michalski ne pouvait pas manquer ce touche à tout qui touchait toujours juste. Dédiée à l'écriture et à la littérature, la maison en lisière de Montricher aborde aujourd’hui avec lui par la bande (dessinée)d'autres auteurs se situant parfois loin de la Romandie. Pierre-Alain avait certes adapté, pour les éditions genevoises de La Joie de lire, «Le gros poisson du lac» de Ramuz (sa femme Carine dirigeait alors le Musée du Léman à Nyon...). Le sommet de l'artiste n'en reste pas moins «Des souris et des hommes» d'après John Steinbeck. Un livre compliqué à faire. Il lui a fallu convaincre la famille et obtenir des droits. Gageons que les Steinbeck ont dû se montrer satisfaits de l'album paru chez Delcourt en 2009. On en a d’ailleurs beaucoup parlé. 

Dans ce livre, on retrouvait tout Pierre-Alain, et avant tout son trait. Bertola n'était pas un adepte de cette fameuse «ligne claire», aux aplats colorés, qui délimite les choses et ont Exem formt aujourd'hui à Genève le digne représentant. Amoureux du noir et du blanc (3), le Vaudois utilise volontiers l'encre et le lavis. Il suggère les choses davantage qu'il les montre. C'est, en quelque sorte du dessin d'atmosphère. Quelque chose de proche de la peinture. L'auteur n'en fut pas moins longtemps dessinateur de presse, et pas seulement de manière alimentaire. On se souvient des images créées pour le «Journal de Genève», puis la «Tribune de Genève» et enfin «Le Temps».

Accents littéraires

Montricher, qui ouvre son exposition ce jeudi 5 novembre en soirée, s'axe bien sûr sur le travail littéraire de Bertola. L'idée est de montrer un processus. Il y a découpage du texte, croquis préparatoires et planches finales. L'une des recherches conduites se révèle la bonne. C'est donc celle qui finit par aboutir. Ce style constitue lui-même le fruit d'une évolution. Les deux premiers albums de Pierre Alain parus chez Futuropolis en 1988 («Colonel Bauer» et «Les sept couleurs du noir»), ne se situent pas dans le même registre. Moins littéraire. Moins pictural. 

Tout ne peut pas figurer dans l'exposition. Elle doit tenir dans le cadre, presque plus haut que large, de la grande salle de la Fondation Jan Michalski. Pensez que la première fois que j'ai rencontré Bertola, il restait architecte, construisant de la manière la plus économique possible! Il a donc fallu enlever et encore élaguer. Des choix difficiles. Ils donnent l'impression, par suppressions, de laisser le personnage incomplet. Partiel. Mutilé. Il y aura cependant d'autres expositions Bertola à l'avenir. L'une est du reste déjà annoncée, même s'il en manque les dates précises. Elle se tiendra à la Maison du dessin de presse de Morges à l'automne 2016. Nous quitterons alors les hautes sphères culturelles pour ce qui reste, au propre comme au figuré, le quotidien. 

(1) La commissaire Danielle Buyssens y tenait par ailleurs un propos particulièrement intelligent.
(2) Le sort de la Maison Calandrini reste suspendu, maintenant que le MEG a rouvert en ville. On parle de l'affecter à la petite enfance.
(3) La maison d'éditions fondée par Vera Michalski s'appelle du reste Noir sur Blanc.

Pratique

«Pierre-Alain Bertola, Ecritures graphiques», Fondation Jan Michalski, 10, chemin Bois Désert, Montricher (dans le canton de Vaud), du 6 novembre au 30 décembre. Fermeture du 24 au 27 décembre. Tél. 021 864 01 01, site www.fondation-jamichalski.com Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Photo (DR): L'un des dessins de Bertola pour "Des souris et des hommes" de John Steinbeck.

Texte intercalaire.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."