Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

MONTRICHER/La Fondation Jan Michalski expose Antonio Saura

Crédits: Succession Antonio Saura

C'est aussi, et surtout, une maison pour l'écriture et la littérature. Autant dire que la Fondation Jan Michalski, perchée à Montricher sur les contreforts du Jura, ne peut pas montrer n'importe quoi dans sa salle d'exposition. Il faut que les artistes retenus aient des lettres, ou alors que des littérateurs se mettent à exercer le dessin ou la photo. Les visiteurs ont donc pu y voir ici aussi bien Henri Michaux que Pierre-Alain Bertola, Gustave Roud ou Georg Baselitz. Notez au passage que le public en reste ainsi au XXe siècle. Pensez qu'il existe en plus de la concurrence. August Strindberg peintre finira dans l'automne au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne.

Cet été, la Fondation propose Antonio Saura, «de l'écriture à la peinture». On connaît l'Espagnol pour ses tableaux, où dominent le noir, le blanc et les brun, ces fausses couleurs. Il a aussi beaucoup illustré durant sa carrière. Enormément rédigé. La somme de ses écrits a ainsi pu paraître de son vivant en castillan en 1992, puis en français deux ans plus tard. 1994 est également l'année où, immobilisé une nouvelle fois par la maladie, l'homme a donné sa série «Nulla dies sine linea». Il s'y était astreint à réaliser une peinture sur papier par jour, en s'inspirant d'un article de quotidien lu à ce moment-là. En français ou en espagnol, suivant l'humeur. C'est Patrick Cramer qui a publié à Genève l'ouvrage final en 1999, un an après la mort de Saura.

Créations et destructions 

Il y avait donc de quoi faire avec cette personnalité, liée au pires moments du franquisme. Antonio a vu le jour en 1930 à Huesca. C'est le frère aîné de Carlos, qui deviendra cinéaste ("Ana et les loups", "Cria Cuervos"....). Leur mère est pianiste. En 1943, Antonio se retrouve immobilisé pour quatre ans par la tuberculose. Il se met à peindre en autodidacte dans la mouvance du surréalisme, genre hispanique s'il en est avec Miró ou Dalí. Le Catalan Antoni Tapies commence au même moment, avec une inspiration semblable. Tôt remarqué, Saura vit au début des années 50 entre un Paris bouillonnant et une Espagne figée par une dictature trempée dans l'eau bénite. Difficile d'y travailler. Il fonde cependant le groupe El Paso et peint des «Chiens de Goya», des Crucifixions et des curés. Les couleurs vives son abandoonnées en 1957. 

La suite est faite de créations et de destructions. Comme Francis Bacon, avec qui il entretient des parentés d'inspiration, il se livre volontiers à l'anéantissement de centaines de ses toiles (1). A la manière du Britannique, il cherche aussi volontiers son inspiration dans un passé qu'il revivifie. Goya et Rembrandt pour la peinture. Cervantes, Kafka ou Jean de la Croix quand il s'agit de mettre en images. Il écrit donc en plus, quand il ne trace pas au pinceau des livres à un exemplaire unique, pliés en accordéon (on dit «leporello» pour faire plus chic). Sa gloire devient internationale dès la fin des années 1960. L'Ibérique expose partout. Il tisse aussi des liens avec Genève, où il a sa rétrospective au Musée Rath en 1989 (elle ira par la suite à Valence). Commissaire Rainer Michael Mason, aujourd'hui très lié avec la Fondation Jan Michalski (2). Meinier abrite du reste aujourd'hui sa fondation.

Autodafés et Pinocchio

Qu'a-t-il été retenu pour la présentation actuelle, qui comporte un minimum de vitrines et un maximum de cimaises? Quelques toiles, sous forme de «portraits imaginaires», dont ceux de Philippe II d'Espagne. Une paroi d'«Autodafés», vastes compositions exécutées au pinceau sur papier entre 1984 et 1991. Beaucoup d'illustrations pour des auteurs parfois inattendus comme George Orwell ou Carlo Collodi, le père de «Pinocchio». Un écrivain pour enfants qui l'oblige à reprendre la couleur et à afficher un peu de gaieté. Un mur entier, enfin, avec une petite partie du «Nulla dies sine linea», où chaque dessin se voit placé à côté de la page de journal inspiratrice. Les rares vitrines contiennent des ouvrages bibliophiliques et quelques spécimens des livres uniques calligraphiés, ou plutôt peints. 

L'ensemble se prête évidemment bien au jeu (pour autant qu'on puisse ici parler d'un jeu) de l'exposition. Celle-ci occupe mieux que les précédentes l'espace étroit certes, mais haut comme une nef d'église. Un lieu difficile. Je préciserai par ailleurs que le chantier de la Fondation, dont la première pierre a été posée en septembre 2009, avance un peu. "Gentiment", comme on dirait en pays de Vaud. Tout n'est pas au point, bien sûr. Mais le visiteur voit une ou deux de ces cabines où les écrivains se retrouveront un jour mis en cage. Je resterai toujours aussi réservé par rapport à l'architecture. Mais je ne vais pas mettre d'huile sur le feu. Le torchon brûle déjà assez entre la commanditaire Vera Michalski et le bâtisseur. 

(1) Certains de ses collègues auraient pu en prendre de la graine.
(2) Rainer Michael Mason m' assuré n'être pour rien dans la présentation actuelle, signée par Natalia Granero et Olivier Weber-Caflisch.

Pratique

«Antonio Saura, de l'écriture à la peinture», Fondation Jan Michalski, 10, chemin Bois Désert, Montricher, Vaud, jusqu'au 25 septembre. Tél. 021 864 01 01, site www.fondation-janmichalski.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (Succesion Antonio Saura): L'un des "Autodafés".

Prochaine chronique le vendredi 15 juillet. Petite visite à l'Alimentarium de Vevey, qui a rouvert pour les 150 ans de Nestlé.

 

 

 

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